Poème
27 - De moy je m'espovante
par Maurice SCÈVE
Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)
CCXLI [=CCXXXI] . Incessament mon grief martyre tire Mortelz espritz de mes deux flans malades: Et mes souspirs de l’Ame triste attire, Me resveillantz tousjours par les aulbades De leurs sanglotz trop desgoustément fades: Comme de tout ayantz necessité, Tant que reduict en la perplexité, A y finir l’espoir encor se vante. Parquoy troublé de telle anxieté, Voyant mon cas, de moy je m’espouvante. CCXLII [=CCXXXII] . Tout le repos, ô nuict, que tu me doibs, Avec le temps mon penser le devore: Et l’Horologe est compter sur mes doigtz Depuis le soir jusqu’a la blanche Aurore. Et sans du jour m’appercevoir encore, Je me pers tout en si doulce pensée, Que du veiller l’Ame non offensée, Ne souffre au Corps sentir celle douleur De vain espoir tousjours recompensée Tant que ce Monde aura forme, & couleur. CCXLIII [=CCXXXIII] . Contour des yeulx, & pourfile du né, Et le relief de sa vermeille bouche N’est point le plus en moy bien fortuné, Qui si au vif jusques au coeur me touche: Mais la naifve, & asseurée touche, Ou je m’espreuve en toute affection, C’est que je voy soubz sa discretion La chasteté conjoincte avec beaulté, Qui m’endurcit en la parfection, Du Dyamant de sa grand’ loyaulté. CCXLIIII [=CCXXXIIII] . Tout desir est dessus espoir fondé: Mon esperance est, certes, l’impossible En mon concept si fermement sondé, Qu’a peine suis je en mon travail passible. Voy donc, comment il est en moy possible, Que paix se trouve avecques asseurance? Parquoy mon mal en si dure souffrance Excede en moy toutes aultres douleurs, Comme sa cause en ma perseverance Surmonte en soy toutes haultes valeurs. CCXLV [=CCXXXV] . Aumoins toy, clere, & heureuse fontaine, Et vous, ô eaux fraisches, & argentines, Quand celle en vous (de tout vice loingtaine) Se vient laver ses deux mains yvoirines, Ses deux Soleilz, ses levres corallines, De Dieu créez pour ce Monde honnorer, Debvriez garder pour plus vous decorer L’image d’elle en voz liqueurs profondes. Car plus souvent je viendroys adorer Le sainct miroir de voz sacrées undes. CCXLVI [=] . Bienheureux champs, & umbrageux Costaulx. Prez verdoyantz, vallées flourissantes, En voz deduitz icy bas, & là haultz, Et parmy fleurs non jamais fletrissantes Vous detenez mes joyes perissantes, Celle occupant, que les avares Cieulx Me cachent ore en voz seinz precieux, Comme enrichiz du thresor de Nature, Ou, mendiant, je me meurs soucieux Du moindre bien d’une telle avanture. CCXLVII [=CCXXXVII] . Cuydant ma Dame un rayon de miel prendre. Sort une Guespe aspre, comme la Mort, Qui l’esguillon luy fische en sa chair tendre: Dont de douleur le visage tout mort, Hà ce n’est pas dit elle, qui me mord Si durement, ceste petite Mouche: J’ay peur qu’amour sur moy ne s’escarmouche: Mais que crains tu? Luy dy je briefvement. Ce n’est point luy, Belle: Car quand il touche, Il poinct plus doulx, aussi plus griefvement. CCXLVIII [=CCXXXVIII] . Ta cruaulté, Dame, tant seulement Ne m’à icy relegué en ceste Isle (Barbare a moy,) ains trop cruellement M’y lye, & tient si foiblement debile, Que la memoyre, asses de soy labile, Me croist sans fin mes passions honteuses: Et n’ay confort, que des Soeurs despiteuses, Qui, pour m’ayder, a leurs plainctes labeurent, Accompaignant ces fontaines piteuses, Qui sans cesser avec moy tousjours pleurent. CCXLIX [=CCXXXIX] . Par long prier lon mitigue les Dieux: Par l’oraison la fureur de Mars cesse: Par long sermon tout courage odieux Se pacifie: & par chansons tristesse Se tourne a joye: & par vers lon oppresse, Comme enchantez, les venimeux Serpentz. Pourquoy, ô Coeur, en larmes te despens, Et te dissoulz en ryme pitoyable, Pour esmouvoir celle, dont tu depens, Mesmes qu’elle est de durté incroyable?
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