Poème
Cloris, ma franchise est perdue...
Œuvres poétiques - Première partie
Cloris, ma franchise est perdue, Mais quand, pour guérir mon ennui, Quelque Dieu me l'aurait rendue, Mon âme se plaindrait de lui. Toute la force et l'industrie Que j'opposais à la furie. De mes travaux trop rigoureux, A fait des efforts inutiles, Car mes sentiments indociles En deviennent plus amoureux. Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S'éloigne de mon espérance Aussi bien que mon désir. Les destins et le Ciel lui-même, Qui reconnaissent comme j'aime, Au seul objet de mes douleurs Ne me présentent point leur aide, Car ils savent que tout remède Est plus faible que mes langueurs. Je connais bien que l'œil d'un ange, Que le Ciel ne gouverne pas, Et qui tient à peu de louange Qu'Amour brûle de ses appas, S'il veut un jour, à ma prière, Jeter l'éclat de sa lumière À l'avantage de mes vœux, Fera naître, au sort qui m'irrite, Plus de bien que je ne mérite Et plus d'honneur que je ne veux. Tandis que ma flamme ou ma rage Attendait après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté. Ce feint honneur, cette fumée, Vient étonner sa renommée De l'impudence des mortels. Cloris, perdez cette faiblesse : Si vous ne vivez en déesse De quoi vous servent mes autels ? Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler : Qui voit votre divin visage N'est pas capable de parler. Vos yeux gouvernent les pensées Des âmes les plus insensées Et les bornent de toutes parts ; Et la plus aigre médisance N'est qu'honneur et que complaisance Aux attraits de vos doux regards. Moi qui suis devenu perfide Contre les dieux que j'adorois, Et dont l'âme n'a plus de guide Sinon l'empire de vos lois, Je vous crois parfaite et divine ; Et mon jugement s'imagine Que les faits les plus odieux, Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l'innocence Et que la sainteté des dieux. Mais quand des âmes indiscrètes S'amuseraient à discourir De nos flammes les plus secrètes, Elles ne doivent pas mourir. Ô dieux, qui fîtes les abîmes Pour la punition des crimes, Je renonce à votre pitié Et vous appelle à mon supplice Si jamais mon âme est complice De la fin de notre amitié ! Chère Cloris, je vous conjure Par les nœuds dont vous m'arrêtez, Ne vous troublez point de l'injure Des faux bruits que vous redoutez : Comme vous j'en ai des atteintes, Et mille violentes craintes Me persécutent nuit et jour. Je crois que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de notre amour. Je suis plus craintif que vous n'êtes, Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bêtes Pour leur faire parler de nous ; Une ombre, un rocher, un zéphyre, Parlent tout haut de mon martyre. Et quand les foudres murmurants Menacent le péché du monde, Je crois que le tonnerre gronde Du service que je vous rends. Mais quoique le ciel et la terre Troublassent nos contentements, Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des éléments, Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de délices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux.
Connectez-vous pour laisser un commentaire.