Poème d’un membre
Là, où sous un ciel de Cayenne, le chameau se dit être chameau.
par ATOSMembre
Je portais des chaînes Bien plus que je ne les traînais. J'avais démarche grossière, Et usurpait ma vie. J'embrassais la misère, Où était donc le bon génie ? Je portais des chaînes Mais n'y étais pas attachée. Je considérais ce mouvement Et le nommais acte gratuit. Si lourde était ma peine, Que je m'inventais fausses piétés Et valeurs étrangères. A toute cécité, une canne. A toute prière, un chapelet. Il fallait que ces fers me fassent bien crever Que je cède sous un poids que, Seule, J'estimais. Que je me jette aux fossés, En accusant le poids de cette chaîne rouillée. Mais, vois tu, mon Frère, Dans le fond, C'est mon propre poids qui m'emportait. Je me mentais Et c'est en cela que résidait la violence. Mensonge d'une peine que l'on grime A qui l'on donne une face de haine, Et qui ne vous renvoie que l'haleine des hyènes. Je n'avais aucun courage Et à ces fers de cristal je me liais. Je déclamai à travers la cité : « Voyez comme mes fers sont lourds » « Oh oui bien lourds » me répondait L'insignifiant passant Agitant ses propres chaînes. Je n'avais pas pas le courage D'achever mon âme, Et inventais de savants rivets Pour décorer un corps que j' ignorais . Je portai des chaînes mais Moi seule y était attachée. Puis vint ce jour, où par quelque urgence J'ai du en hâte déposer mes fers factices. L'urgence me fixait dans le visage d'un autre, Supplicié, injustement frappé, Peine réelle, palpable, A l'odeur acide de la Peur . Chaînes rongées d'une rouille sanglante, Enserrant une chair que je reconnaissais, Reliant de pauvres pieds au rocher de la Terre. J'ai du poser mes fers, les jeter, les balancer, Les faire céder. Il fallait que mes mains soient libres Pour que je porte secours à mon frère. Frère, Tes fers d'acier sont aussi lourds que ma vérité. Mais mon esprit et mon corps sont en espace. Toi seul a su me libérer. La gloire se nourrit du danger, Je ne répondais, ici, qu'à ma propre nécessité. Je viens nous dire, passant, Qu'ici Et en tout lieu A toute heure Des hommes enchaînent d'autres hommes, Et que ceux qui n'ont ni chevilles meurtries, Ni les lèvres cousues, Ni paupières vouées à la nuit, se doivent Pour l'amour d'être des Hommes, De porter secours dès que résonne en eux l'urgence d'autrui. Peut être serait il bon de ne vivre Que pour soi, Tout à soi, Rien qu'en soi... Mais qui serai je, Qui serai je Si mon frère ne me voyait pas ? Quel goût aurait le blé Si je ne pouvais le partager ? Quelle musique composerait les mots Si je ne pouvais les échanger ? Quelle chaleur pourrait naître du marbre Si je ne pouvais à l'autre la confier ? Qui serai je... Passant. Qui serai je si je ne tentais pas Au moins une seule fois De croire que l'exactitude de mon temps, Que tu appelles « bon temps », Dépend du rythme du souffle des hommes ? Dans le vide aucun son ne me parvient, Dans la nuit aucun signe ne me parvient, Je veux entendre, voire toucher, goûter, Dire l'autre, Ainsi pourrai je, à juste titre, M'annoncer. Mais pour cela, Il faut briser bien des mensonges Contre les parois de notre esprit. Tessons de mensonges Qui ne sont que les maillons d'une chaîne Dont nous nous parons. Je portais des chaînes Bien plus que je ne les traînais. Je portais des chaînes Mais n'y étais pas attachée. Si lourde était ma peine que j'usurpais ma pitié. C'est pour toi mon Frère Que je rejette mes chaînes Au nom de l'amour Que je suis venue te porter.
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