Poème
La Vie des Morts – Le Rêve - 02 - L'inquiétude des momies
par Armand SILVESTRE
À Henri Cazalis. Plus haut que le vol des ibis Et la pointe des granits roses, Et les pyramides moroses, Et le vieux temple d’Anubis, Des âmes rêvent, endormies : Les âmes d’hommes anciens Qui furent les Égyptiens Et ne sont plus que les momies. — Elles rêvent, — et doucement, Sur le sistre étoile des nues, Modulent des chansons connues Du peuple des morts seulement. C’est une musique sans nom Pareille à celle que l’argile — Dès qu’aux cieux montait l’aube agile, — Chantait aux lèvres de Memnon : « Quand les jours seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? — Ils sont si lents qu’on ne sait plus S’il est assuré qu’on renaisse. « Vêtus comme des chrysalides Et cachés au fond des tombeaux, Sous leurs bandelettes solides Nos corps restent fermes et beaux. « Mais si le temps vient de l’oubli, Pourrons-nous bien les reconnaître ? — Pour être mieux enseveli, En est-on plus sûr de renaître ? « Sans doute les portes sacrées, Les cent portes d’or de Memphis Depuis longtemps sont demeurées Ouvertes sur nos derniers fils, « Et des reptiles sont venus Qui, sous leurs armures squameuses, Ont fait glisser leurs ventres nus Tout le long de ses tours fameuses ; « Des crocodiles faméliques Qui, sur la pierre las d’errer, Auront englouti les reliques Où nos souffles devaient rentrer ! « Faudra-t-il, pour reconquérir Le terrestre habit de nos âmes, A notre tour faisant mourir, Fouiller des sépulcres infâmes ? « Mieux vaut, loin du fleuve et des îles, A travers les sables brûlés Fuir et, pour suprêmes asiles, Chercher des corps inviolés ; « Et, dans les mêmes nœuds charnels S’il nous faut, deux à deux, descendre, Unir deux souffles fraternels Pour échauffer la même cendre. « Car des voluptés réveillées Les saints pouvoirs se doubleront Quand deux âmes appareillées Dans un même corps s’aimeront. « Pour nous le réveil peut venir : Prêts aux divines fantaisies, Au doux pays du souvenir Nos sœurs par nous seront choisies, « Pour qu’il se fasse vérité Le rêve qu’on rêvait ensemble De deux chairs qu’un baiser rassemble Et confond pour l’éternité ! « Quand les temps seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? — Ils sont si lents qu’on ne sait plus S’il est assuré qu’on renaisse. »
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