Poème d’un membre
La vieille paysanne
par dutaillyphilippeMembre
Le visage, pâle tel un masque d'albâtre, assise près d’un feu qui règle la cadence, une aïeule voit son ombre se débattre parmi les lueurs qui, dans la pièce, dansent. Elle ne parle pas et ne bouge qu’à peine, portant cet habit noir qui rappelle sa mère. et le feu crépitant lui suggère ses peines : pour un peu de chaleur, que de fumées amères ! Sur l’âtre, la photo d’un jeune militaire lui conte un bout de temps aujourd’hui terminé mais malgré tant d'années de chagrin solitaire, elle a toujours vingt ans devant la cheminée. Voilà qu’elle se revoit aux bals de naguère au bras de ce galant à la fine moustache qui devait l’épouser au retour de la guerre pour partager à deux les plaisirs et les tâches. Et puis, dans une balle se glissa le destin, un soir de décembre, en forêt de Douaumont, et l'homme et les espoirs moururent au matin laissant en héritage de morbides démons. Depuis, devant ce mort gisant sous la pierre, avec son bouquet, elle parle à la tombe et quand des perles d’eau mouillent ses paupières c'est tout son désespoir qui, dans ses larmes, tombe. Lors, vite revenue dans son vieux bâtiment, guidée par un orgueil refusant l’assistance, elle revit ses bonheurs et ses ressentiments qui effacent, soudain, les âges et la distance. Elle marche à petits pas et en courbant le dos ne levant son regard que par intermittence, portant le poids de l’âge comme un lourd fardeau, et prie pour que la mort prenne son existence. Sur l’âtre, l'image du jeune militaire côtoie celle ridée de cette vieille femme elle qui aujourd'hui repose sous la terre protégée des vivants et leurs guerres infâmes. 23 12 1990
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