Poème
Le Naufrageur
par Tristan CORBIERE
Si ce n'était pas vrai – Que je crève ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai vu dans mes yeux, dans mon rêve, La Notre-Dame des brisans Qui jetait à ses pauvres gens Un gros navire sur leur grève... Sur la grève des Kerlouans Aussi goélands que les goélands. Le sort est dans l'eau : le cormoran nage, Le vent bat en côte, et c'est le Mois Noir... Oh ! moi je sens bien de loin le naufrage ! Moi j'entends là-haut chasser le nuage ! Moi je vois profond dans la nuit, sans voir ! Moi je siffle quand la mer gronde, Oiseau de malheur à poil roux !... J'ai promis aux douaniers de ronde, Leur part, pour rester dans leurs trous... Que je sois seul ! – oiseau d'épave Sur les brisans que la mer lave... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Oiseau de malheur à poil roux ! – Et qu'il vente la peau du diable ! Je sens ça déjà sous ma peau. La mer moutonne !... – Ho, mon troupeau ! – C'est moi le berger, sur le sable... L'enfer fait l'amour. – Je ris comme un mort – Sautez sous le Hû !... le Hû des rafales, Sur les noirs taureaux sourds, blanches cavales ! Votre écume à moi, cavales d'Armor ! Et vos crins au vent !... – Je ris comme un mort – Mon père était un vieux saltin, Ma mère une vieille morgate... Une nuit, sonna le tocsin : – Vite à la côte : une frégate ! – ... Et dans la nuit, jusqu'au matin, Ils ont tout rincé la frégate... – Mais il dort mort le vieux saltin, Et morte la vieille morgate... Là-haut, dans le paradis saint Ils n'ont plus besoin de frégate. Banc de Kerlouan. – Novembre. Saltin : pilleur d'épaves. Morgate : pieuvre.
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