Poème
Le Piano
Tant pis, j'aime le piano! Mon maître, au fond de la Scythie Fort connu, comme à Landerneau, Aimait l'araignée et l'ortie. Et pourquoi? Parce qu'on les hait. Pour moi, j'aime, épris de chimères, Le piano, parce qu'il est Plus haï que les belles-mères. Un rayon sur mon front a lui, Lorsque l'heure du thé ramène Ce monstre, affreux comme celui Du long récit de Théramène. Devant les dames à turban, A ses voeux j'aime à condescendre, Quand sa croupe se recourbe en Replis de bois de palissandre. N'ayant pas tremblé pour si peu, Je supporte ses airs farouches Et même, le terrible jeu De ses dents, qu'on nomme: des touches. Eh! oui, le piano, Meyer Beer admettait cet ustensile, Et c'est pourquoi Ernest Reyer Me semble un peu trop difficile. Implorant les cieux parfois sourds Où passent des guerriers équestres, J'en conviens, je n'ai pas toujours Sous ma main de puissants orchestres. Or, pour oublier les méchants Si, pâle et l'oeil de pleurs humide, J'ai besoin d'entendre les chants Célestes d'Orphée ou d'Armide, -- O Vérité, sors de ton puits! Lorsque ce désir fou m'étrangle, Dis-nous cependant si je puis Me les jouer sur le triangle! 4 août 1888.
Commentaires (1)
Emile Nelligan : "Vieux piano" * L'âme ne frémit plus chez ce vieil instrument ; Son couvercle baissé lui donne un aspect sombre ; Relégué du salon, il sommeille dans l'ombre Ce misanthrope aigri de son isolement. * Je me souviens encor des nocturnes sans nombre Que me jouait ma mère, et je songe, en pleurant, À ces soirs d'autrefois - passés dans la pénombre, Quand Liszt se disait triste et Beethoven mourant. * Ô vieux piano d'ébène, image de ma vie, Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie, Il te manque une artiste, il me faut L'Idéal ; * Et pourtant là tu dors, ma seule joie au monde, Qui donc fera renaître, ô détresse profonde, De ton clavier funèbre un concert triomphal ? * * http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/emile_nelligan/vieux_piano.html
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