Poème
Lunes en détresse
par Jules LAFORGUE
L'Imitation de Notre-Dame la Lune
Vous voyez, la Lune chevauche Les nuages noirs à tous crins, Cependant que le vent embouche Ses trente-six mille buccins ! Adieu, petits cœurs benjamins Choyés comme Jésus en crèche, Qui vous vantiez d'être orphelins Pour avoir toute la brioche ! Partez dans le vent qui se fâche, Sous la Lune sans lendemains, Cherchez la pâtée et la niche Et les douceurs d'un traversin. Et vous, nuages à tous crins, Rentrez ces profils de reproche, C'est les trente-six mille buccins Du vent qui m'ont rendu tout lâche. D'autant que je ne suis pas riche, Et que Ses yeux dans leurs écrins Ont déjà fait de fortes brèches Dans mon patrimoine enfantin. Partez, partez, jusqu'au matin ! Ou, si ma misère vous touche, Eh bien, cachez aux traversins Vos têtes, naïves autruches, Éternelles, chères embûches Où la Chimère encor trébuche !
Commentaires (1)
Lorsque dans mon parc je chevauche Une jument au noble crin, Le plus vieux jardinier embouche Son cor pour m’ouvrir le chemin. Puis ceux qui sont ses benjamins, À son signal, posent leur bêche Afin de fleurir le terrain ; Et je leur lance des brioches. Ils ne disent rien qui me fâche (Ils ont trop soin du lendemain) ; Nulle idée hostile ne niche La nuit, dessus leur traversin. Je me crois aimé, plus que craint, Je ne leur fais aucun reproche ; Ce ne sont pas des petits saints, Mais ils ne sont ni vils ni lâches. Ils me respectent. Je suis riche. Mon épouse a de beaux écrins En tourmaline, en os de seiche, Pour ses pendentifs diamantins. Quand je chevauche le matin, Est-ce mon maintien qui les touche, Ou sont-ce les pains aux raisins, Ou les pourboires qu’ils empochent, Ou les poèmes que j’affiche Au long des murs de leur cantoche ?
Connecte-toi pour laisser un commentaire.