Poème
Quand la Divinité, qui formait ton essence...
Œuvres poétiques - Première partie
Quand la Divinité, qui formait ton essence, Vit arriver le temps au point de ta naissance, Elle choisit au ciel son plus heureux flambeau Et mit dans un beau corps un esprit assez beau. La trempe que tu pris en arrivant au monde Etait du feu, de l'air, de la terre et de l'onde: Immortels éléments dont les corps si divers Etrangement mêlés font un seul univers, Et durent, enchaînés par les liens des âmes, Selon que le destin a mesuré nos trames. Triste condition que le sort plus humain Ne nous peut assurer d'être demain! Ainsi te mit nature au cours de la fortune Aussi sujet que tous à cette loi commune. D'un naturel fragile et qui se vient ranger A quel point que l'humeur le force de changer: Impatient, tardif, injurieux, affable, Dépiteux, complaisant, malicieux, aimable, Serf de tes passions et du commun souci, Des vices des mortels et des vertus aussi. N'attends point qu'en ton nom honteusement j'écrive Ce qui ne fut jamais sur la troyenne rive, Que je t'appelle Achille et que tu sois vanté Par tant de faux exploits qu'on a jadis chanté. Ces poètes rêveurs par leurs plume hypocrite De tous ces vieux héros ont trompé le mérite, Et sans aucune foi laissant mille témoins, Ils nous en disent plus, mais en font croire moins: Car au rapport trompeur d'un demi-dieu qu'on nomme, Je douterai s'il fut tant seulement un homme. Mon esprit plein d'amour et plein de liberté, Sans fard et sans respect t'écrit la vérité; Et sans aucun dessein d'offenser ou de plaire, Je fais ce que mon sens me conseille de faire. J'écrirais le démon qui du train de tes jours Si difficilement guidait le jeune cours, Et l'astre dont tu vis la haine si puissante Opposer tant d'effort à ta vertu naissante; J'écrirais ton destin avant le doux moment Que pour te faire serf le Ciel te fit amant. Mais notre jeune temps laisse aussi peu de marque Que le vol d'un oiseau ou celui d'une barque; Et les traits de ses ans confusément passés Pèsent au souvenir s'ils n'en sont effacés. Laissant ces jours perdus jusqu'aux premières forces Que l'amour vient tenter de ses douces amorces, Mes vers ne discourront que depuis le bon jour Que tu te vins ranger à l'empire d'amour. Et suivant ta fureur, tu penseras peut-être Que dès lors seulement tu commenças à naître, Que tu ne fus vivant, ni d'esprit, ni de corps, Que depuis qu'un bel oeil te donna mille morts. Les aimables attraits, dont les yeux d'une dame Firent naître l'ardeur de ta première flamme, Furent bientôt vainqueurs, et l'amour qui le prit Au lieu de te déplaire obligea ton esprit. Ton naturel ployable à la première atteinte Soupira son tourment d'une si douce plainte, Et si modestement permit d'être arrêté, Qu'il sembla que tes fers étaient ta liberté. Tant le sort de ta vie autrement malheureuse Se trouve pour ton bien de nature amoureuse. En ce destin les maux que le Ciel a versés Dans l'erreur de tes jours sans cesse traversés, Ont trouvé leur remède, et n'est peine si forte Que par lui ton esprit légèrement ne porte. Quand le poison d'amour t'eut une fois charmé, Contre tout autre effort tu fus assez armé. Toute autre passion au prix mousse et légère Depuis ne fut en toi que faible et passagère. Depuis, pour vivre esclave au joug d'une beauté, Ton âme ne fut plus qu'amour, que loyauté. Celle qui gouvernait ta captive pensée Dissimulait le coup dont elle fut blessée: La honte et le devoir et ce fâcheux honneur, Ennemis conjurés de tout notre bonheur, De contraintes froideurs désespéraient son âme; Quand ton objet pressant sollicitait sa flamme, En ses regards forcés son amour paraissait, Et par la résistance heureusement croissait. Tes yeux, dont la fureur avait changé l'usage, Languissaient étonnés auprès de son visage: Son visage et le tien plus blanc, frais et vermeil Que le teint de l'Aurore et le front du Soleil. Elle était à tes yeux plus agréable encore Que devant le Soleil ne fut jamais l'Aurore. Votre objet en son sexe également pouvait Se dire le plus beau que la nature avait, Et les traits de ta face, aujourd'hui que l'injure Du temps qui change tout a changé ta figure, Uniquement parfaits, sont punis d'un amour A qui mille beautés font encore la cour. Quelle dut être alors, et combien plus prisée, Ta face, que le poil n'avait point déguisée, En sa jeune vigueur, conforme au jeune objet De la première belle à qui tu fus sujet! Tu méritais beaucoup, et si l'Amour avare Eût frustré ton espoir il eût été barbare, Indigne que jamais à son sacré brasier Aucun amant portât le myrte et le rosier. Mais ce Dieu, pour t'ôter tout sujet de te plaindre, L'a voulu avec toi de mêmes nœuds étreindre: De mutuelle ardeur son esprit enflamma, Et rangea ton amour au point qu'elle t'aima. D'un semblable désir vous tâchiez à vous plaire: Ce que l'un desseignait, l'autre le voulait faire; Vous lisiez dans vos fronts ce que vos cœurs disaient; Et de mêmes propos vos âmes devisaient. Alors qu'impatient en flamme excessive Tu blâmais le refus de son amour craintive, Son cœur plus que le tien de martyre souffrait, Te refusant du corps ce que l'âme t'offrait. Ta qualité de marque, aucunement étrange A son sang populaire et tiré de la fange, Niait à son espoir les bienheureux accords Qui joignent sous l'hymen deux esprits et deux corps. Et ce titre d'époux, honteux aux âmes fortes, Que par dépit du Ciel et de l'Amour tu portes, Duisait mal à ton âge, et pour vous allier Il eût fallu la terre au ciel apparier. Quelquefois en riant tu m'as conté la fête Que pour votre noçage l'on pensait toute prête Lorsque sa parenté ridicule espérait Qu'un accord entre vous ferme demeurerait. Elle qui seulement d'amour fut insensée, Ne s'entretint jamais de si folle pensée; Mais contre le destin avec toi se plaignait Qu'à vos désirs égaux le rang ne se joignait. Il est vrai qu'en l'effort de cette rage extrême, Tu pouvais oublier et ta race et toi-même. Et l'amant qui troublé de tel empêchement Se détourne d'aimer, aime trop lâchement. Mais tu savais qu'amour meurt en la jouissance, Qu'il nous travaille plus moins il a de licence, Qu'en des baisers permis cette vertu s'endort, Et que le lit d'hymen est le lit de sa mort.
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