Poème
Complaincte d'une Niepce, sur la mort de sa Tante
par Clément MAROT
O que je sens mon cueur plein de regret, Quand souvenir ma pensée resveille D'ung dueil caché au plu profond secret Du mien esprit, qui pour se plaindre, veille. Seigneurs lisans, n'en soyez en merveille, Ains voz douleurs à la mienne unissez: Ou pour le moins ne vous esbahissez, Si ma douleur est plus qu'aultre profonde: Mais tout ensemble estonnez vous assez, Comment je n'ay en mon cueur amassez Tous les regretz, qui furent onc au Monde. Tous les regretz, qui furent onc au Monde, Venez saisir la dolente Niepce, Qui a perdu par fiere Mort immunde, Tante, et attente, et entente, et lyesse, Perdu (helas) gist son corps. Et qui est ce? Jane Bonté, des meilleures de France, De qui la vie esloignoit de souffrance Mon triste cueur, et le logeoit aussi Au parc de Joye, et au clos d'Esperance: Mais, las, la Mort bastit ma demourance Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy. Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy, N'estoie au temps de sa vie prospere. Mon soulas gist soubz ceste terre icy, Et de le veoir plus au Monde n'espere. O Mort mordant, ô impropre impropere, Pourquoy, helas, ton dard ne fleschissoit, Quand son vouloir au mien elle unissoit Par vraye amour naturelle, et entiere: Mon cueur ailleurs ne pense, ne pensoit, Ne pensera. Doncques (quoy qu'il en soit) Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere. Si je me plaings, ce n'est pas sans matiere, Veu que trop fut horrible cest orage De convertir en terrestre fumiere Ce corps, qui seul a navré maint courage. Helas, c'estoit celle tant bonne, et sage, A qui jadis le Prince des haultz Cieulx Voulut livrer le don tant precieux D'honnesteté, en cueur confiant, et fort, Mais dard mortel de ce fut envieux: Dont plus ne vient plaisir devant mes yeux, Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort. Tant ay d'ennuy, et tant de desconfort, Que plus n'en puis: donc en boys, ou montaigne, Nymphes laissez l'eau, qui de terre sort: Maintenant fault, qu'en larmes on se baigne. Pourquoy cela? pour de vostre Compaigne Pleurer la mort. Mort l'est venu saisir: Pleure Rouen, pleure de desplaisir, En douleur soit tant plaisante demeure: Et qui aura de soy triste desir, Vienne avec moy, qui n'ay aultre plaisir, Fors seulement l'attente que je meure. Fors seulement l'attente que je meure, Rien ne me peult alleger ma douleur: Car soubz cinq pointz incessamment demeure, Qui m'ont contraincte aymer noire couleur: Dueil tout premier me plonge en son malheur: Ennuy sur moy employe son effort: Soucy me tient sans espoir de confort: Regret apres m'oste lyesse pleine: Peine me suit, et tousjours me remord, Par ainsi j'ay pour une seulle mort, Dueil, et ennuy, soucy, regret, et peine.
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