Poème
Complaincte du Baron de Malleville, Parisien
par Clément MAROT
A la Terre O terre basse, où l'Homme se conduict, Responds (helas) à ma demande triste: Où est le corps, que tu avois produict, Dont le depart me tourmente, et contriste? L'avois tu faict, tant bon, tant beau, tant miste, Pour de son sang taindre les dars pointus Des Turcz, maulditz? Las ilz n'en ont point euz De plus aymant vray honneur, que icelluy: Qui mieulx ayma là mourir en vertus, Qu'en deshonneur suivre plusieurs batus. Tel vit encor, qui est plus mort que luy. A la Mer O cruaulté de impetueuses vagues, Mer variable, où toute crainte abonde, Cause mouvant, dont trop cruelles dagues L'ont faict perir de mort tant furibunde. Si hault desir de congnoistre le Monde T'avoit transmis si gentil personnaige, Las falloit il, qu'en la fleur de son aage Par devers toy si rudement le prinses, Sans plus revoir la court des nobles Princes, Où tant il est a present regretté? O Mer amere aux mordantes espinces: Certainement ce qu'arrestes, et pinces, Au gré de tous est trop bien arresté. A Nature Helas nature, où est la bonne grâce, Dont tu le feis luyre par ses effectz? Formé l'avois beau de corps, et de face, Doulx en parler, et confiant en ses faictz: D'honnesteté estoit l'ung des parfaitcz, Car en fuiant les picquans espinettes D'oisiveté, Flustes, et Espinettes Bruyre faisoit en tresdoulce accordance: Du Luz sonnoit motetz, et chansonnettes: Dancer sçavoit avec et sans sonnettes, Las or est il à sa derniere dance. A la Mort Las or est il à sa derniere dance, Où toy la Mort luy as faict sans soulas Faire faulx pas, et mortelle cadance Soubz dur Rebec sonnant le grant helas. Quant est du corps, vray est que meurdry l'as, Mais de son bruit, où jamais n'eut frivole, Maulgré ton dard, par tout le Monde il volle, Tousjours croissant, comme Lys qui fleuronne. Touchant son Ame, immortelle couronne Luy a donné celluy pour qui mourut: Mais quelcque bien encor que Dieu luy donne, Je suis contrainct par Amour, qui l'ordonne, Le regretter, et mauldire Baruth. A Fortune Fortune helas muable, et desreiglée, Qui du palud de Malheur viens, et sors, Bien as monstré que tu es avveuglée, D'avoir getté sur luy tes rudes sortz: Car si tes yeux de inimité consors Eusses ouvers, pour bien appercevoir Les grands vertus, qu'on luy a veu avoir, Pitié t'eust meue à le retenir seur: Mais tu ne veulx de toymesme rien veoir, Pour aux humains faire mieulx assavoir, Que plus te plaist cruaulté, que doulceur. Marot conclud La Terre dit, qu'à bon droit peut reprendre Ce qu'elle a fait, quoy qu'on ait desservy. La Mer respond, que sain le sceut bien rendre En Terre ferme, où soubdain fut ravy. Nature dit, que Mort a l'audivy Par dessus elle, et qu'en rien ne peult mais. La Mort respond, que les plus grans jamais N'espargnera. Et Fortune l'infâme Dit, qu'elle est née à faire tort, et blasme. Laissons la donc en sa coustume vile: Et supplions le filz de nostre Dame, Qu'en fin es Cieulx il nous face veoir l'âme Du feu Baron, dict Jehan de Malleville. Amen.
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