Poème
Epitaphe de Jehan Serre, excellent Joueur de Farces
par Clément MAROT
Cy dessoubz gist, et loge en serre Ce tresgentil fallot Jehan Serre, Qui tout plaisir alloit suivant, Et grand joueur en son vivant, Non pas joueur de Detz, ne Quilles, Mais de belles Farces gentilles. Au quel Jeu jamais ne perdit, Mais y gaigna bruit, et credit, Amour, et populaire estime, Plus que d'escuz, comme j'estime. Il fut en son jeu si à dextre, Qu'à le veoir on le pensoit estre Ivrongne, quand il se y prenoit: Ou Badin, s'il l'entreprenoit: Et n'eust sceu faire en sa puissance Le Sage, car à sa naissance Nature ne luy feit la trongne Que d'ung Badin, ou d'ung Ivrongne. Toustefois je croy fermement, Qu'il ne feist oncq si vivement Le Badin, qui rit, ou se mort, Comme il faict maintenant le mort. Sa science n'estoit point vile, Mais bonne: car en ceste Ville Des tristes tristeur destournoit, Et l'homme aise en aise tenoit. Or brief, quand il entroit en salle Avec une chemise sale, Le Front, la Joue, et la Narine Toute couverte de Farine, Et coiffé d'un Beguin d'enfant, Et d'un hault bonnet triumphant, Garny de plumes de Chappons, Avec tout cela, je responds, Qu'en voyant sa grâce nyaise On n'estoit pas moins gay, ny aise, Qu'on est aux champs Elysiens. O vous humains Parisiens, De le pleurer pour recompense Impossible est: car quand on pense A ce, qu'il souloit faire, et dire, On ne se peult tenir de rire. Que dis je? on ne le pleure point? Si faict on, et voicy le point: On en rit si fort en maintz lieux, Que les larmes viennent aux yeux. Ainsi en riant on le pleure, Et en plourant on rit à l'heure. Or pleurez, riez vostre saoul, Tout cela ne luy sert d'un soul: Vous feriez beaucoup mieulx (en somme) De prier Dieu pour le pauvre homme.
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