Poème
L’Éostik ou le Rossignol
par Auguste BRIZEUX
I Ses mains sur sa figure, une jeune épousée, Un jour dans Saint-Malô, pleurait à sa croisée : « Las ! mon cher oiselet ! las ! ils l’ont mis à mort ! Adieu, joie ! » Et ses pleurs amers coulaient plus fort ; Car elle avait jadis connu les douces larmes Et les nuits de bonheur avant ce jour d’alarmes. II « Dites, ma jeune épouse, au milieu de la nuit, Pourquoi donc vous lever si souvent et sans bruit ? « Quand je dors près de vous, mon épouse nouvelle, Pourquoi me laisser seul ? — Sire, répondit-elle, « C’est qu’à l’heure où la lune illumine les eaux, J’aime à voir sur la mer passer les grands vaisseaux. — Non ! ce n’est pas pour voir la mer ou les étoiles ! Ni sur les grandes eaux passer les grandes voiles ! « Çá, Madame, parlez sans leurre à votre époux : Au milieu de la nuit pourquoi vous levez-vous ? — Quand mon petit enfant dans sa couche repose, J’aime à voir ses yeux clos et sa bouchette rose. — Non ! ce n’est pas pour voir le sommeil d’un enfant Que pieds nus de mon lit vous sortez si souvent ! — Mon vieil et cher époux, grâce pour votre dame ! Voici tout mon secret, pur caprice de femme : « La nuit un rossignol chante en notre jardin : Dès que la mer s’endort, lui s’éveille soudain ; « Sur le rosier en fleur jusqu’à l’aurore il chante. Et si douce est sa voix, si claire, si touchante ! » La jeune dame ainsi parlait au vieux seigneur Qui murmurait, songeant à venger son honneur : « Mensonge ou vérité, vertueuse ou parjure, Demain le rossignol sera pris, je le jure. » Le jour venant à luire, il dit au jardinier : « Mon ami, pour un jour laisse là ton métier. « Un souci me travaille ; à peine je sommeille, Qu’un maudit rossignol dans le clos me réveille ; « Dresse donc tes gluaux, d’engins couvre le sol : Je te baille un sou d’or si j’ai le rossignol. » L’oiseleur fit trop bien son métier, et le traître Prit un chanteur nocturne et l’offrit à son maître ; Et quand le vieux seigneur tint le pauvre captif, Il rit d’un méchant rire, et, serrant le chétif, Brusquement l’étouffa ; puis, d’une main jalouse, L’ayant jeté saignant au sein de son épouse : « Tenez, dame, voici votre cher oiselet ! Je l’ai pris. Mort ou vif, n’est-ce pas qu’il vous plaît » III Un jeune homme, apprenant bientôt cette aventure, Disait, et de longs pleurs sillonnaient sa figure : « Oh ! combien la jeunesse a de sombres ennuis ! Adieu, ma bien-aimée, adieu nos belles nuits ! « Mon regard n’ira plus, la nuit, chercher le vôtre : Adieu nos doux baisers d’une fenêtre à l’autre ! » Mais le pauvre oiselet mort par leur amitié, La dame et son fidèle en eurent grand’pitié : En un gentil coffret tout d’or fin et d’ivoire Le petit corps fut mis bien entouré de moire ; Puis autour du coffret l’histoire on raconta, Et l’amant sur son cœur jour et nuit le porta.
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