Poème
L'epistre du Despourveu à ma Dame la Duchesse d'Alençon
par Clément MAROT
Si j'ay emprins en ma simple jeunesse De vous escripre, ô treshaulte Princesse, Je vous supply, que par doulceur humaine Me pardonnez, car Bon vouloir, qui meine Le mien desir, me donna esperance Que vostre noble, et digne preference Regarderoit par ung sens tresillustre, Que petit feu ne peult getter grand lustre. Aultre raison qui me induit, et inspire De plus en plus le mien cas vous escripre, C'est qu'une nuict tenebreuse, et obscure Me fut advis, que le grand Dieu Mercure Chief d'Eloquence, en partant des haults Cieulx, S'en vint en Terre apparoistre à mes yeulx, Tenant en main sa verge, et Caducée De deux Serpens: par ordre entrelassée: Et quand il eut sa face celestine (Qui des humains la memoire illumine) Tournée à moy, contenance, ne geste, Ne peus tenir, voyant ce corps celeste, Qui d'une Amour entremeslée de ire Me commença semblables motz à dire. Mercure en forme de Rondeau Mille douleurs te feront souspirer, Si en mon art tu ne veulx inspirer Le tien esprit par cure diligente: Car bien peu sert la Poësie gente, Si bien, et loz on n'en veult attirer. Et se aultrement tu n'y veulx aspirer, Certes Amy, pour ton dueil empirer, Tu souffriras des fois plus de cinquante Mille douleurs. Donc si tu quiers au grand chemin tirer D'honneur, et bien vueilles toy retirer Vers d'Alençon la Duchesse excellente, Et de tes faictz (telz qui sont) luy presente, Car elle peult te garder d'endurer Mille douleurs. L'autheur Apres ces motz, ses aelles esbranla, Et vers les cours Celestes s'en alla L'eloquent Dieu: mais à peine fut il Monté au Ciel par son voller subtil, Que dedans moy (ainsi qu'il me sembla) Tout le plaisir du Monde s'assembla. Les bons propos, les raisons singulieres Je voys cherchant, et les belles matieres A celle fin de faire Oeuvre duisante Pour Dame, tant en vertus reluisante. Que diray plus? Certes les miens espritz Furent des lors comme de joye espris: Bien disposez d'une veine subtile, De vous escripre en ung souverain stile. Mais tout soubdain, Dame tresvertueuse, Vers moy s'en vint une Vieille hideuse, Maigre de corps, et de face blemie, Qui se disoit de Fortune ennemye: Le cueur avoit plus froid que glace, ou marbre, Le corps tremblant, comme la fueille en l'arbre, Les yeux baissez, comme de paour estrainte, Et s'appeloit par son propre nom Crainte: Laquelle lors d'ung vouloir inhumain Me feist saillir la plume hors la main, Que sur papier tost je voulois coucher, Pour au labeur mes espritz empescher: Et tous ces motz de me dire print cure Mal consonnans à ceulx du Dieu Mercure. Crainte parlant en forme de Rondeau Trop hardiment entreprens, et mesfaictz O toy tant jeune: oses tu bien tes faictz Si mal bastiz presenter devant celle, Qui de sçavoir toutes aultres precelle? Mal peult aller, qui charge trop grand fais. Tous tes labeurs ne sont que contrefaictz Aupres de ceulx des Orateurs parfaictz, Qui craignent bien de s'adresser à elle Trop hardiment. Si ton sens foible advisoit les forfaictz Aisez à faire en tes simples effetz, Tu diroys bien, que petite Nasselle Trop plus souvent, que la grande, chancelle, Et pour autant, regarde que tu faiz Trop hardiment. L'autheur Ces motz finiz, demeure mon semblant Triste, transi, tout terny, tout tremblant, Sombre, songeant, sans seure soustenance, Dur d'esperit, desnué d'esperance, Melancolic, morne, marry, musant, Pasle, perplex, paoureux, pensif, pesant, Foible, failly, foulé, fasché, forclus, Confuz, courcé. Croire Crainte concluz, Bien congnoissant que verité disoit De celle là, que tant elle prisoit: Dont je perdz cueur, et audace me laisse: Crainte me tient, Doubte me meine en laisse, Plus dur devient le mien esprit qu'enclume. Si ruay jus encre, papier, et plume, Voire, et de faict proposois de non tistre Jamais pour vous Rondeau, Lay, ou Epistre, Si n'eust esté, que sur ceste entreprise Vint arriver (à tout sa barbe grise) Ung bon Vieillard, portant chere joyeuse, Confortatif, de parolle amoureuse, Bien ressemblant homme de grand renom, Et s'appeloit Bon Espoir par son nom: Lequel voyant ceste femme tremblante Aultre que humaine (à la veoir) ressemblante Vouloir ainsi mon malheur pourchasser, Fort rudement s'efforce à la chasser; En me incitant d'avoir hardy courage De besongner, et faire à ce coup rage. Puis folle Crainte amye de Soucy Irrita fort, en s'escriant ainsi. Bon Espoir parlant en forme de Ballade Va t'en ailleurs, faulce Vieille dolente, Grande ennemie à fortune, et bon heur, Sans forvoyer par ta parolle lente Ce pauvre humain hors la voye d'honneur: Et toy Amy, croy moy, car guerdonneur Je te feray, si craintif ne te sens: Croy donc Mercure, emploie tes cinq sens, Cueur, esprit, et fantasie toute A composer nouveaulx motz, et recens, En deschassant crainte, soucy, et doubte. Car celle là, vers qui tu as entente De t'adresser, est pleine de liqueur D'humilité, ceste vertu patente, De qui jamais vice ne fut vainqueur. Et oultre plus, c'est la Dame de cueur Mieulx excusant les esperitz, et sens Des Escrivains, tant soient ilz innocens, Et qui plus tost leurs miseres desboute. Si te supply, à mon vueil condescens, En deschassant crainte, soucy, et doubte. Est il possible, en vertu excellente Qu'un corps tout seul puisse estre possesseur De trois beaulx dons, de Juno l'opulente, Pallas, Venus? ouy: car je suis seur Qu'elle a prudence, avoir, beaulté, doulceur, Et des Vertus encor plus de cinq cens. Parquoy amy, si tes dictz sont decens, Tu congnoistras (et de ce ne te doubte) A quel honneur viennent Adolescens En deschassant crainte, soucy, et doubte. Envoy Homme craintif, tenant rentes, et cens Des Muses, croy, si jamais tu descends Au val de paour, qui hors d'espoir te boute, Mal t'en yra: pource à moy te consens En deschassant crainte, soucy, et doubte. Le despourveu En ce propos grandement travaillay Jusques à temps qu'en sursault m'esveillay Ung peu devant, qu'Aurora la fourriere Du cler Phebus commençast mettre arriere L'obscurité nocture sans sejour, Pour esclaircir la belle Aulbe du jour. Si me souvint tout à coup de mon songe, Dont la pluspart n'est fable, ne mensonge, A tout le moins, pas ne fut men songer Le bon Espoir, qui vint à mon songer: Car verité feit en luy apparoistre Par les vertus, qu'en vous il disoit estre. Or ay je faict au vueil du dieu Mercure, Or ay je prins la hardiesse, et cure De vous escrire à mon petit pouvoir, Me confiant aux parolles d'Espoir Le bon Vieillard, vray confort des craintifz, A droit nommé repaisseur des chetifz, Car repeu m'a tousjours soubz bonne entente En la forest nommée longue Attente: Voire et encor de m'y tenir s'attend, Si vostre grâce envers moy ne s'estend. Parquoy convient qu'en esperant je vive, Et qu'en vivant tristesse me poursuive. Ainsi je suis poursuit, et poursuivant D'estre le moindre, et plus petit servant De vostre hostel (magnanime Princesse) Aiant espoir, que la vostre noblesse Me recevra, non pour aulcune chose Qui soit en moy pour vous servir enclose: Non pour prier, requeste, ou rhetorique, Mais pour l'amour de vostre Frere unique, Roy des Françoys, qui à l'heure presente Vers vous m'envoye, et à vous me presente De par Pothon, gentil homme honorable. En me prenant, Princesse venerable, Dire pourray, que la Nef opportune Aura tiré de la Mer d'infortune, Maulgré les ventz, jusque en l'isle d'honneur Le pelerin exempté de bon heur: Et si auray par ung ardant desir Cueur, et raison de prendre tout plaisir A esveiller mes esperitz indignes De vous servir, pour faire Oeuvres condignes, Telz qui plaira a vous, treshaulte Dame, Les commander: priant de cueur, et d'âme Dieu tout puissant, de tous humains le Pere, Vous maintenir en fortune prospere: Et dans cent ans prendre l'âme à mercy Partant du corps sans douleur, ny soucy.
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