Poème
La plainte de Théophile à son ami Tircis
Œuvres poétiques - Troisième partie
Tircis, tu connais bien dans le mal qui me presse, Qu'un peu d'ingratitude est jointe à ta paresse; Tout contre mon brasier je te vois sommeiller, Et sa flamme et son bruit te devrait éveiller. Tu sais bien qu'il est vrai que mon procès s'achève, Qu'on va bientôt brûler mon portrait à la Grève, Que déjà mes amis ont travaillé sans fruit A prévenir l'horreur de cet infâme bruit, Que le Roi me délaisse, et qu'en cette aventure Une juste douleur doit forcer ma nature, Que le plus résolu ne peut sans soupirer Entendre les ennuis où tu me vois durer. Sache aussi que mon âme est presque toute usée, Que Cloton tient mes jours au bout de sa fusée! Qu'il faut que mon espoir se rende à mes malheurs, Et que mon jugement me conseille les pleurs, Que si mon mauvais sort a fini la durée De la sainte amitié que tu m'avais jurée, Comment, suivant le cour du naturel humain, Tu me vois trébucher sans me donner la main? Pour le moins fais semblant d'avoir un peu de peine, Voyant le précipice où le destin me traîne, Afin qu'un bruit fâcheux ne vienne à me blâmer D'avoir si mal connu qui je devais aimer. Damon qui nuit et jour, pour éviter se blâme, S'obstine à travailler et du corps et de l'âme, M'assure pour le moins, en son petit secours, Que sa fidélité me durera toujours. Il ne tient pas à lui que l'injuste licence De mes persécuteurs ne cède à l'innocence: Il fait tout ce qu'il peut pour écarter de moi Les périls qui me font examiner ta foi. Sans eux je n'aurais vu jamais ton âme ouverte, Toujours ta lâcheté m'avait été couverte, L'excès de mon malheur n'est cruel qu'en ce point Qui me dit, malgré moi, que tu ne m'aimes point. Si le moindre rayon de la vertu t'éclaire, Souviens-toi qu'on t'a vu dans le soin de me plaire, Et qu'avant la disgrâce où tu me vois soumis, Tu faisais vanité d'être de mes amis. Regarde que ton cœur se lâche et m'abandonne Dès le premier essai que mon malheur te donne, Et que tu sais mon sort n'être aujourd'hui battu Que par des trahisons qu'on fait à ma vertu. Toi-même qui me vois au fond de ma pensée, Qui sais comme ma vie s'est ci-devant passée, Et que dans le secret d'un véritable amour Mon esprit innocent s'est peint cent fois le jour, Tu sais que d'aucun tort ton cœur ne me soupçonne, Que je n'ai ni trompé, ni fait tort à personne, Que depuis m'être instruit en la romaine loi, Mon âme dignement a senti de la foi, Et que l'unique espoir de mon salut se fonde En la croix de celui qui racheta le monde: Mon cœur se porte là d'un mouvement tout droit, Et croit assurément ce que l'Eglise croit, Bien que des imposteurs, qu'une aveugle ignorance Oppose absolument aux libertés de France, Fassent courir des bruits que mon sens libertin Confond l'Auteur du monde avecque le destin. Et leur impertinence a fait croire à des femmes Que j'étais un prêcheur à suborner les âmes. On dit pis de ma vie, on parle plus de moi Que si j'avais traité d'exterminer la Loi. On fait voir en mon nom des odieuses rimes Pour perdre un innocent et professer des crimes; Ils ont fait sous mes pas des creux de toutes parts, Ont eu des espions à guetter mes regards, Ont détourné de moi ceux dont les bons génies Tenaient avecque moi leurs volontés unies, Ils ont avec Satan contre moi pactisé, A force de médire ils m'ont débaptisé. Sans autre fondement qu'une envieuse rage Contre des passe-temps où m'a porté mon âge, Un plaisir naturel où mes esprits enclins Ne laissent point de place à des désirs malins, Un divertissement qu'on doit permettre à l'homme, Ce que Sa Sainteté ne punit pas à Rome, Car la nécessité que la police suit, Permettant ce péché ne fait pas peu de fruit, Ce n'est pas une tache à son divin Empire, Car toujours de deux maux faut éviter le pire. Encore ai-je un défaut contre qui leur abois Eclate autrement: C'est, Tircis, que je bois. Ils pensent que le vin soit le feu qui m'inspire Cette facilité dont tu me vois écrire, Et qu'on ne me saurait ouïr parler latin Si ce n'est que je sois à la Pomme de Pin; Ils croient que le vin, m'ayant gâté l'haleine, M'a plus fait de bourgeons qu'on n'en peint à Silène. Je crois que ma débauche, en ses plus grands efforts, Ne m'empêcha jamais ni l'esprit ni le corps. Mes plus sobres repas méritent des censures, Partout ma liberté ne sent que des morsures. Il est vrai que mon sort en ceci est mauvais: C'est que beaucoup de gens savent ce que je fais. Quelques lieux si cachés où mon péché se niche, Aussitôt mon péché au carrefour s'affiche; Partout où l'on me voit je suis toujours à nu. Tout le crime que j'ai, c'est d'être trop connu. Que, malgré ma bonté, cette gloire légère D'avoir un peu de bruit, m'a causé de misère! Que mon sort était doux s'il eût coulé mes ans Où les bords de Garonne ont les flots si plaisants! Tenant mes jours cachés dans ce lieu solitaire, Nul que moi ne m'eût fait ni parler ni me taire. A ma commodité j'aurais eu le sommeil, A mon gré j'aurais pris et l'ombre et le soleil. Dans ces vallons obscurs, où la mère nature A pourvu nos troupeaux d'éternelle pâture, J'aurais eu le plaisir de boire à petits traits D'un vin clair, pétillant et délicat et frais, Qu'un terroir, assez maigre, et tout coupé de roches, Produit heureusement sur des montagnes proches. Là mes frères et moi pouvions joyeusement, Sans seigneur, ni vassal, vivre assez doucement. Là tous ces médisants, à qui je suis en proie, N'eussent point envié, ni censuré ma joie: J'aurais suivi partout l'objet de mes désirs, J'aurais pu consacrer ma plume à mes plaisirs. Là, d'une passion ni ferme ni légère, J'aurais donné mon feu aux yeux d'une bergère Dont le cœur innocent eût contenté mes vœux D'un bracelet de chanvre avecque ses cheveux. J'aurais dans ce plaisir si bien flatté ma vie Que l'orgueil de Caliste en eût crevé d'envie; J'aurais peint la douceur de nos embrasements Par tous les lieux témoins de nos embrassements. Et, comme ce climat est le plus beau du monde, Ma veine en eût été mille fois plus féconde: L'aile d'un papillon m'eût plus fourni de vers Qu'aujourd'hui ne ferait le bruit de l'univers. Et s'il faut malgré moi que mon esprit se pique De l'orgueilleux dessein d'un poème héroïque, Il faut bien que je cherche un plus libre séjour Que celui de Paris ou celui de la Cour. Si ma condition peut devenir meilleure, Que le Roi me permette une retraite sûre, Que je puisse trouver en France un petit coin Où mes persécuteurs me trouvent assez loin, Dans le doux souvenir d'être sorti de peine, De quelles gaietés nourrirais-je ma veine? Lors tu sera honteux qu'en mon adversité Je t'aie tant de fois en vain sollicité, D'avoir abandonné le train d'une fortune Qu'il te fallait avoir avecque moi commune. Recherche en tes désirs, ores si refroidis, Si tu m'es aujourd'hui ce que tu fus jadis. Je t'eusse fait jadis passer les Pyrénées, J'eusse attaché tes jours avecque mes années, Et conduit tes desseins au cours de mon destin Des bords de l'Occident jusqu'au flot du matin. Et je n'ai rien commis, même dans mon courage, Qui te puisse obliger à me tourner visage; Depuis je n'ai rien fait, et j'en jure les dieux, Que d'aimer, ô Tircis, tous les jours un peu mieux. Hélas! si mon malheur avait un peu de crime, Ma raison trouverait ta froideur légitime, Je me consolerais de ne trouver de quoi Je ne pusse en mon mal me venger que de moi. Un reste d'amitié fait qu'aujourd'hui j'enrage De sentir que celui que je chéris m'outrage: Tu vois bien que le sort, sans yeux ni jugement, Tourne tes volontés avec son changement. Depuis mon accident tu m'as trouvé funeste, Tu crois que mon abord te doit donner la peste, Tu m'accuses partout où tu me vois blâmer, Et tu me hais autant que tu me dois aimer. Au moins assure-toi, quoi que le temps y fasse, Qu'un si perfide orgueil n'aura jamais de grâce. Je vois bien que mes maux acheveront leurs cours, Qu'un Soleil plus heureux achevera mes jours, Que ma bonne fortune écrasera l'envie Malgré les cruautés qui font gémir ma vie. Au bout du désespoir paraîtra mon bonheur, Toute cette infamie accroîtra mon honneur. Ce n'est pas aux enfants d'une commune race, Quelque si grand pouvoir dont le corps me menace, Quelque trépas honteux dont le cruel dessein S'agite contre moi dans leur perfide sein; [...] Et comme malgré moi tu t'es rendu perfide, Comme malgré l'honneur tu t'es montré timide, Parmi tous mes travaux, sache que malgré toi Je garderai toujours mon courage et ma foi. Et l'obstination de la malice noire Avec ma patience augmentera ma gloire.
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