Poème
Le Combat de Lez-Breiz
par Auguste BRIZEUX
I Bonheur de revivre aux temps primitifs, D’écouter leurs chants joyeux ou plaintifs, Les chants glorieux que le peuple encor Conserve en son cœur, fidèle trésor ! J’en veux traduire un… Guerriers d’autrefois, De vos tertres verts sortez à ma voix. II Entre deux seigneurs, un Frank, un Breton, S’apprête un combat, combat de renom. Du pays breton Lez-Breiz est l’appui, Que Dieu le soutienne et marche avec lui ! — Le seigneur Lez-Breiz, le bon chevalier. Éveille un matin son jeune écuyer : « Page, éveille-toi, car le ciel est clair ; Page, apprête-moi mon casque de fer. « Ma lance d’acier, il faut la fourbir, Dans le corps des Franks je veux la rougir. — Maître, vous avez mon cœur et ma foi ; À cette rencontre irez-vous sans moi ? — Que dirait ta mère, enfant sans raison, Si je revenais seul vers sa maison ? « Si ton corps restait au milieu des morts, Ta mère viendrait mourir sur ton corps. — Maître, au nom du ciel, maître, parlez bas, Et marchons tous deux à vos grands combats. « Moi, des guerriers franks je n’ai nulle peur : Dur est mon acier et dur est mon cœur. « Maître, où vous irez avec vous j’irai. Où vous combattrez, moi, je combattrai. » III Le seigneur Lez-Breiz, des Bretons l’appui, Allait au combat, son page avec lui. Passant à l’Armor, tout près du saint lieu, Il voulut entrer et prier un peu : « Quand je vins chez vous, sainte Anne d’Armor, La première fois j’étais jeune encor. « Avais-je vingt ans ? Je ne le crois pas : Pourtant j’avais vu plus de vingt combats, « Combats où mon bras fit bien son devoir, Mais gagnés surtout par votre pouvoir. « Si dans mon pays sans mal je reviens, Mère, vous aurez part dans tous mes biens. « Un cordon de cire épais de trois doigts Autour de vos murs tournera trois fois. « Dame, vous aurez, pour prix de mes jours, Robe de brocart, manteau de velours. « Vous aurez aussi bannière en satin Avec un support d’ivoire et d’étain. « Sept cloches d’argent sur votre beau front, Le jour et la nuit, gaîment sonneront. « Puis j’irai trois fois remplir à genoux Votre bénitier : Mère, entendez-vous ? — Chevalier Lez-Breiz, va combattre, va ! Ton rival est fort, mais je serai là. » IV « J’aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens, Bataillon nombreux armé jusqu’aux dents. « Bon ! un âne blanc est son destrier, Beau licol de chanvre et même étrier. « Il a pour escorte un page, un enfant ; Mais ce nain, dit-on, vaut presque un géant. — J’aperçois Lorgnèz suivi de ses gens, Bataillon nombreux armé jusqu’aux dents. « J’aperçois Lorgnèz tout cuirassé d’or. Ils sont dix et dix, dix autres encor. « Maître, les voilà près du châtaignier, Contre eux nous aurons grand’peine à gagner. — Quand j’aurai sur eux étendu mon bras. Alors sur le pré tu les compteras. « Que ton bouclier sur mon bouclier Sonne ! puis marchons, mon jeune écuyer. » V « Hé ! bonjour à toi, chevalier Lez-Breiz ! — Hé ! bonjour à toi, chevalier Lorgnèz ! — Par l’ordre du roi, mon prince et seigneur, Je viens t’arracher la vie et l’honneur. — Chevalier Lorgnèz, retourne à ton roi : De lui j’ai souci tout comme de toi. « Retourne à Paris, il est temps encor, Montrer dans les bals ta cuirasse d’or ; « Sinon, chevalier, je rendrai ton sang Froid comme la pierre ou l’eau de l’étang. — Chevalier Lez-Breiz, au fond de quel bois As-tu vu le jour, chevalier courtois ? « Mon dernier valet, hobereau si fier, Fera bien sauter ton casque de fer. » À ces mots, Lez-Breiz tira vers le ciel Son glaive d’acier, comme saint Michel. « Le nom de mon père, on ne le sait pas ? Eh bien, moi, son fils, tu me connaîtras ! » VI « Page, où courez-vous à travers le champ ? Vos bras sont couverts de fange et de sang. « Dans mon ermitage il faut vous laver. — Je cherche une source, où donc la trouver ? « Je cherche de l’eau pour mon doux seigneur Brisé de fatigue et tout en sueur. « Treize combattants tombés sous ses coups ! L’insolent Lorgnèz le premier de tous. « Treize autres guerriers sont tombés sous moi, Et le reste a fui tout pâle d’effroi. » VII Il n’eût pas été Breton dans son cœur Qui n’aurait point ri d’un rire vainqueur, À voir les gazons, en mai reverdis, Tout rouges du sang de ces Franks maudits. Lez-Breiz sur leurs corps s’en vient s’accouder Et se délassait à les regarder. Il n’eût pas été chrétien dans son cœur Qui n’eût, ce soir-là, pleuré de bonheur, En voyant Lez-Breiz seul agenouillé, Devant lui l’autel de larmes mouillé ; En voyant Lez-Breiz sur ses deux genoux, Lui guerrier si fier et chrétien si doux : « O mère sainte Anne, ô reine d’Armor, Pour moi dans ce jour vous étiez encor ! « Voyez à vos pieds votre serviteur : À vous la victoire, à vous tout l’honneur ! » VIII Pour le souvenir d’un combat si grand, Un barde guerrier a rimé ce chant : Que dans l’avenir il soit répété ! Que ton nom, Lez-Breiz, partout soit chanté ! Allez donc, mes vers, dans tous les cantons Et semez la joie aux cœurs des Bretons !
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