Poème
Théophile à son ami Chiron
Œuvres poétiques - Troisième partie
Toi qui fais un breuvage d'eau Mille fois meilleurs et plus beau Que celui du beau Ganymède, Et qui lui donnes tant d'appas Que sa liqueur est un remède Contre l'atteinte du trépas, Penses-tu que malgré l'ennui Que me peut donner aujourd'hui L'horreur d'une prison si noire, Je ne te garde encore un lieu Au même endroit de ma mémoire Où se doit mettre un demi-dieu? Bouffi d'un air tout infecté, De tant d'ordures humecté, Et du froid qui me fait la guerre, Tout chagrin et tout abattu, Mieux qu'en autre lieu de la terre Il me souvient de ta vertu. Chiron, au moins si je pouvais Te faire ouïr les tristes voix Dont t'invoquent mes maladies, Tu me pourrais donner de quoi Forcer mes Muses étourdies A parler dignement de toi. De tant de vases précieux Où l'art le plus exquis des cieux A caché sa meilleur force, Si j'avais seulement goûté A leur moindre petite amorce J'aurais trop d'aise et de santé. Si devant que de me coucher Mes soupirs se pouvaient boucher D'un long trait de cet hydromèle Où tout chagrin s'ensevelit, L'enfant dont avorta Sémèle Ne me mettrait jamais au lit. Au lieu des continus ennuis Qui me font passer tant de nuits Avec des visions horribles, Mes yeux verraient en sommeillant Mille voluptés invisibles Que la main cherche en s'éveillant. Au lieu d'être dans les enfers, De songer des feux et des fers Qui me font le repos si triste, Je songerais d'être à Paris Dans le cabinet où Caliste Eut triomphé de Cloris. A l'éclat de ses doux flambeaux Les noires caves des tombeaux D'où je vois sortir les Furies, Se peindraient de vives couleurs Et seraient à mes rêveries De beaux près tapissés de fleurs. Ah! que je perds de ne pouvoir Quelquefois t'ouïr et te voir Dans mes noires mélancolies Qui ne me laissent presque rien De tant d'agréables folies Qu'on aimait en mon entretien! Que mes dieux sont mes ennemis De ce qu'ils ne m'ont pas permis De t'appeler en ma détresse! Docte Chiron, après le Roi Et les faveurs de ma maîtresse, Mon cœur n'a de regret qu'à toi.
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