Poème
Le Chant de la Coupe
par Auguste BRIZEUX
Dans ma chaumière, un soir, prés d’un grand feu de lande, Je rêvais ; des amis faisaient cercle ; et voilà Que, soulevant ma tasse, un des chefs de la bande Ainsi, pour dissiper mes rêves, me parla : « Aime ton humble coupe. Elle est de buis, qu’importe ! Le buis solide et dur te sied, chanteur breton ; Et sur le pied d’étain qui l’orne et la supporte, Dans un double idiome on peut lire ton nom. « Vois, nul encor n’a bu dans la coupe celtique. Toi-même la creusas de tes pieuses mains. Evoquant, évoquant les Esprits d’Armorique Depuis prés de mille ans couchés sous les dôl-mens. « Tous se sont éveillés ! Mélodieuse troupe, Ils sont venus à toi comme des échansons ; Et voici qu’enivrés aux vapeurs de ta coupe, Sur les bords de Cornouaille ils versent tes chansons. « Ils nous versent l’amour des coutumes rustiques, Le bonheur d’aller fiers sous d’immenses cheveux, D’avoir un parler pur entre les plus antiques Qu’il faut transmettre pur à nos derniers neveux. « Oui, tes chants ont dit vrai : Les bruyères sont belles, Nos yeux s’ouvrent plus grands aux aspects du pays, Plus fervents nous prions sur le sol des chapelles, Nous allons plus joyeux sous l’ombre des taillis. « Ô poète rustique ! ô poète sincère ! Sois heureux de ta coupe et redis en tout lieu Ce vers qui soutiendra souvent notre misère : « Aimons notre pays et surtout aimons Dieu !… » « Et puis, il t’en souvient, si, bravant ton étoile. Tu l’emplissais de vin rafraîchi dans l’Ellé, Une vierge était là plus blanche que son voile, Et cette belle enfant te disait consolé. « Aime ton humble coupe, et de vin ou de cidre Emplis-la jusqu’aux bords pour noyer tes douleurs ; Si les flots fermentés laissent surnager l’hydre, Alors, les yeux au ciel, bois ton fiel et tes pleurs. » Et moi je répondis : « Tes discours, ô Jérôme, Sont un miel savoureux qui pénètre le coeur ; En creusant tes sillons si tu chantes, jeune homme, Tes grands bœufs fatigués reprennent leur vigueur ! »
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