Poème
Plainte d’Alcandre sur la captivité de sa maîtresse
Que n’estes-vous lassées, Mes tristes pensées, De troubler ma raison, Et faire avecque blâme Rebeller mon ame Contre ma guérison ! Que ne cessent mes larmes, Inutiles armes ! Et que n’oste des cieux La fatale ordonnance À ma souvenance Ce qu’elle oste à mes yeux ! Ô beauté nompareille, Ma chere merveille, Que le rigoureux sort Dont vous m’estes ravie Aimeroit ma vie, S’il m’envoyoit la mort ! Quelles pointes de rage Ne sent mon courage De voir que le danger, En vos ans les plus tendres, Menace vos cendres D’un cercueil estranger ! Je m’impose silence, En la violence Que me fait le malheur ; Mais j’accrois mon martyre, Et n’oser rien dire M’est douleur sur douleur. Aussi suis-je un squelette, Et la violette, Qu’un froid hors de saison Ou le soc a touchée, De ma peau seichée Est la comparaison. Dieux, qui les destinées Les plus obstinées Tournez de mal en bien, Aprés tant de tempestes Mes justes requestes N’obtiendront-elles rien ? Avez-vous eu les titres D’absolus arbitres De l’estat des mortels, Pour estre inexorables Quand les misérables Implorent vos autels ? Mon soin n’est point de faire En l’autre hémisphère Voir mes actes guerriers, Et, jusqu’aux bords de l’onde Où finit le monde, Acquérir des lauriers. Deux beaux yeux sont l’empire Pour qui je souspire ; Sans eux rien ne m’est doux, Donnez-moy cette joye Que je les revoye, Je suis dieu comme vous
Œuvres poétiques de Malherbe, éd. Prosper Blanchemain, Flammarion, 1897 (texte de l’édition de 1630)
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