Poème
Pour la marquise de Rambouillet
Chere beauté, que mon ame ravie Comme son pole va regardant, Quel astre d’ire et d’envie, Quand vous naissiez, marquoit votre ascendant, Que votre courage endurcy, Plus je le supplie, moins ait de mercy ? En tous climats, voire au fonds de la Thrace, Aprés les neiges et les glaçons, Le beau temps reprend sa place, Et les estez meurissent les moissons : Chaque saison y fait son cours ; En vous seule on trouve qu’il gele tousjours. J’ay beau me plaindre et vous conter mes peines, Avec prières d’y compatir, J’ay beau m’épuiser les veines, Et tout mon sang en larmes convertir ; Un mal au deçà du trépas, Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas. Je sçay que c’est : vous estes offensée, Comme d’un crime hors de raison, Que mon ardeur insensée En trop haut lieu borne sa guérison ; Et voudriez bien, pour la finir, M’oster l’esperance de rien obtenir. Vous vous trompez : c’est aux foibles courages, Qui tousjours portent la peur au sein. De succomber aux orages, Et se lasser d’un pénible dessein. De moy, plus je suis combattu, Plus ma résistance monstre sa vertu. Loin de mon front soient ces palmes communes Où tout le monde peut aspirer ; Loin les vulgaires fortunes Où ce n’est qu’un, jouir et désirer. Mon goust cherche l’empeschement Quand j’aime sans peine, j’aime laschement. Je cognois bien que, dans ce labyrinthe, Le Ciel injuste m’a réservé Tout le fiel et tout l’absinte Dont un amant fut jamais abreuvé ; Mais je ne m’étonne de rien : Je suis à Rodante, je veux mourir sien.
Œuvres poétiques de Malherbe, éd. Prosper Blanchemain, Flammarion, 1897 (texte de l’édition de 1630)
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