Poème
Pour la vicomtesse d’Auchy
Laisse-moy, raison importune, Cesse d’affliger mon repos En me faisant mal à propos Desesperer de ma fortune ; Tu perds temps de me secourir, Puis que je ne veux point guerir. Si l’Amour, en tout son empire, Au jugement des beaux esprits, N’a rien qui ne quitte le pris A celle pour qui je souspire, D’où vient que tu me veux ravir L’aise que j’ay de la servir ? A quelles roses ne fait honte De son teint la vive fraischeur ? Quelle neige a tant de blancheur Que sa gorge ne la surmonte ? Et quelle flamme luit aux cieux Claire et nette comme ses yeux ? Soit que de ses douces merveilles Sa parole enchante les sens, Soit que sa voix de ses accens Frappe les coeurs par les oreilles, A qui ne fait-elle advoüer Qu’on ne la peut assez loüer ? Tout ce que d’elle on me peut dire, C’est que son trop chaste penser, Ingrat à me recompenser, Se mocquera de mon martyre : Supplice qui jamais ne faut Aux desirs qui volent trop haut. Je l’accorde, il est veritable : Je devois bien moins desirer ; Mais mon humeur est d’aspirer Où la gloire est indubitable. Les dangers me sont des appas : Un bien sans mal ne me plaist pas. Je me rends donc sans resistance A la mercy d’elle et du sort : Aussi bien par la seule mort Se doit faire la penitence D’avoir osé deliberer Si je la devois adorer.
Œuvres poétiques de Malherbe, éd. Prosper Blanchemain, Flammarion, 1897 (texte de l’édition de 1630)
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