Poème
Sus, debout, la merveille des belles...
Sus, debout, la merveille des belles ; Allons voir sur les herbes nouvelles Luire un émail dont la vive peinture Défend à l’art d’imiter la nature. L’air est plein d’une haleine de roses, Tous les vents tiennent leurs bouches closes, Et le soleil semble sortir de l’onde Pour quelque amour plus que pour luire au monde. On diroit, à luy voir sur la teste Ses rayons comme un chapeau de feste, Qu’il s’en va suivre en si belle journée Encore un coup la fille de Penée. Toute chose aux délices conspire, Mettez-vous en votre humeur de rire : Les soins profonds d’où les rides nous viennent A d’autres ans qu’aux vostres appartiennent. Il fait chaud, mais un fueillage sombre Loin du bruit nous fournira quelque ombre, Où nous ferons, parmy les violettes, Mépris de l’ambre et de ses cassolettes. Prés de nous, sur les branches voisines Des genests, des houx et des épines, Le rossignol, déployant ses merveilles, Jusqu’aux rochers donnera des oreilles. Et peut-estre, à travers les fougères, Verrons-nous de bergers à bergères, Sein contre sein et bouche contre bouche, Naistre et finir quelque douce escarmouche. C’est chez eux qu’Amour est à son aise ; Il y saute, il y danse, il y baise, Et foule aux pieds les contraintes serviles De tant de lois qui le gesnent aux villes. Ô qu’un jour mon ame auroit de gloire D’obtenir cette heureuse victoire, Si la pitié de mes peines passées Vous disposoit à semblables pensées ! Votre honneur, le plus vain des idoles, Vous remplit de mensonges frivoles ; Mais quel esprit que la raison conseille, S’il est aimé, ne rend point la pareille ?
Œuvres poétiques de Malherbe, éd. Prosper Blanchemain, Flammarion, 1897 (texte de l’édition de 1630)
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