Poème
Anniversaire
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
I La France, s’éveillant ce malin, entendit Une voix pénétrante et claire qui lui dit : « France, réjouis-toi : tu le peux, cette année! Le sort est conjuré, l’épreuve est terminée. Après la guerre, après la honte, après la nuit, Ta lumière rayonne et ton aube reluit. à la Fête de l’Arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains, le 25 décembre 1878. On sait qu’un sapin transplanté d’Alsace avec sa terre et ses racines s’élevait dans la salle du Trocadéro. Dépouille, il en est temps, la robe douloureuse! Assez de deuil! Sois fière aujourd’hui, sois heureuse : Car jamais l’étranger, dans sa froide raison, N’aurait imaginé plus prompte guérison, Ni prévu, te jugeant débile et résignée, Une vigueur pareille, après cette saignée ! Poursuis ta destinée en pleine liberté. Ordre, travail, honneur, richesse, dignité, Tous ces biens qu’on t’avait ravis, tu les retrouves ; Tu dis : « Je suis la France encore !» et tu le prouves ; Et l’ombre qui voilait ton front fuit loin de toi. Les peuples étonnés, — ceux dont tu fus l’effroi, Ceux dont tu fus l’appui, ceux dont tu fus l’envie, — A te voir d’un tel pas remonter à la vie, Reconnaissant ta sève et ton sang généreux, Sentent confusément que tu grandis pour eux. Tu n’as plus à lutter, tu n’as plus à proscrire : Souris ! Tout l’univers le sait gré de sourire ! » Et la France à la voix répondit : « Je ne puis ! Je sais ce que j’ai fait; je sens ce que je suis; Je doutais do moi-même et ployais sous l’outrage ! Oui, je me suis levée et j’ai repris courage; Oui, j’ai fait travailler mon corps et mon cerveau ; Aux bords que j’arrosais j’ai repris mon niveau; Et, provoquant les bras à la lutte féconde, Au banquet de la paix j’ai convié le monde. Les sillons sont partout rouverts, et nous semons ! L’air libre des sommets dilate mes poumons : Car la Liberté, calme et pure, est une cime! Oui, j’ai vaincu la haine et j’ai forcé l’estime. Mais, pour sourire ici, j’ai trop pleuré là-bas; Et, quant à dépouiller mon deuil, — n’y comptez pas ! Une part de ma chair dans la tombe est scellée : L’Alsace ne veut pas que je sois consolée; La Lorraine me dit : « Ma mère, pense à nous ! » Oui, j’ai des fils vaillants et forts, graves et doux, Qui, prodiguant l’amour à ma tendresse avide, Se serrent au foyer pour y masquer un vide! Mais il est des regrets que nul baiser n’endort : O mes amis vivants, je songe à l’enfant mort! Quelle femme au tombeau de son fils s’accoutume ? Toute mère l’a dit, ce mot plein d’amertume, Au plus profond du cœur vainement comprimé : « Celui que j’ai perdu, c’était le plus aimé ! » Va, France, tu fais bien de nourrir ta tristesse : Non pas pour stimuler la Muse prophétesse, Ni prématurément concevoir et nourrir Des chants provocateurs qui bravent l’avenir ! Nous avons trop payé la menace vulgaire : La paix a des secrets plus profonds que la guerre. Mais tu fais bien d’avoir au cœur, fidèlement, La blessure vivace et son déchirement; D’en aimer la souffrance, et, d’année en année, De raviver en toi ta douleur obstinée ! Oh! faites-le souvent, pauvres cœurs éprouvés, Le voyage sacré du souvenir! Rêvez ! Le rêve est toujours libre, et, devant une larme, Même aux pays vaincus, la victoire désarme ! On n’a pas eu l’idée encore de punir Le crime de pleurer et de se souvenir. Vivez avec vos morts, vos absents, vos reliques ! Poètes, murmurez des chants mélancoliques ! Surtout ne dites pas, — ce serait tenter Dieu ! — Ne dites pas : « Adieu, Lorraine ! Alsace, adieu ! » Cette terre qui parle et qui vous réconforte, Vous ne la foulez plus là-bas : on vous l’apporte ! Et comme, au bois voisin de l’enclos paternel, Vous ne pouvez parer l’arbre aimé de Noël, C’est l’arbre qui s’exile, et c’est lui qui voyage : On vous partage ici, brin par brin, son feuillage; Et la branche, au foyer morne où nous la fixons, De la forêt natale a gardé les frissons ! Enfants, pour vous surtout cette journée est sainte : Car.un enseignement monte de cette enceinte. Vous étiez — de là-bas quand vous êtes partis — Les uns à peine nés, les autres tout petits; Plus d’un même, en ces temps de police sommaire, A pris sa part d’exil dans le sein de sa mère! On vous apprend ici la Patrie : on vous dit Comment décline un peuple, et comment il grandit; Comment, sans repousser le rêve humanitaire, Il faut être un pays, une race, une terre, Une âme, un souvenir, un héritage, un droit ! Et que, si pour l’amour ce globe est trop étroit, L’honneur et le devoir y seraient trop au large; Et que le drapeau sert au fusil que l’on charge; Que du sol des aïeux sort le meilleur de nous, Et qu’il faut adorer la Patrie à genoux ! Vos mères, en pressant de baisers vos fronts roses, De tant de pleurs versés vous rediront les causes. Vous, enfants, notre espoir et notre cher souci, Faites-vous regretter là-bas, bénir ici; Et que la France, un jour, ou farouche ou sereine, Retrouve en vous les fils d’Alsace et de Lorraine !
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