Poème
« Germania »
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
À mon ami Ernest Desjardins Le sémaphore a mis ses bras en mouvement : Le port signale au large un navire allemand, En charge de Hambourg, et qui vient faire escale. Dans ses deux entreponts, et jusqu’à fond de cale, Sont pressés, comme un vil troupeau, sur quatre rangs, — Vous l’avez deviné déjà ? — des émigrants. La misère a besoin d’un espoir chimérique : Ils vont vers l’inconnu sans bornes, l’Amérique, Vers le sphinx colossal qui les attire à lui. Maïs ces vainqueurs d’hier, sans patrie aujourd’hui, N’ont qu’un désir farouche et dur, dans leur souffrance : Voir le pays vaincu, voir un instant la France; Fouler ce sol, lancer des regards triomphants Sur ce peuple blessé, — qui garde ses enfants; D’un souvenir hautain rappeler sa faiblesse, Admirer ce qu’on hait, convoiter ce qu’on laisse; Le voir enfin, dût-on sentir, à son aspect, Un mélange d’orgueil, de honte et de respect ! A l’horizon bientôt le ruban de fumée Se rapproche, et, parmi la foule renfermée Dans les flancs du navire énorme et frémissant, La nouvelle a couru : « La France ! On y descend ! » Alors on vit s’ouvrir la noire fourmilière : En dépit du tangage, à l’avant, à l’arrière, Douze cents passagers se massent sur le pont; A de lointains signaux la manœuvre répond ; Jeunes, vieux, femmes, tous, interrogeant l’espace, Dévorent à l’envi la falaise qui passe, Et la terre où, par eux, sept mois, le sang coula, Pour dire, en outrageant le passé : « La voilà ! » Mais tout à coup, pareille à l’orageuse nue, Une brume de mer vers la côte est venue, Opaque, s’abattant sur les flots et le port, A l’heure où le canot met un pilote à bord. Dans cette humidité pénétrante et sans pluie, L’air prend les tons fumeux et fauve de la suie; Tout disparaît : un voile hostile et ténébreux Efface les contours et s’épaissit sur eux : C’est le vide et l’horreur. Sur les caps qu’ils dominent, Avec des feux pâlis les phares s’illuminent. On est déjà trop près des bas-fonds pour ancrer : La mer est dans son plein : alerte! Il faut entrer! Et, tandis qu’en sa tour la trompette marine Gémit, bouche tragique et profonde poitrine, Lentement le vaisseau, semblable au criminel, S’avance dans la nuit, comme en un noir tunnel; Entre les bras ouverts que le port lui présente, Il pousse, de profil, sa carène pesante Et ses deux grands tuyaux, vaguement ébauchés Dans la nuée obscure où ses mâts sont cachés ; Et l’on entend grincer l’hélice et les cordages, Et ronfler la vapeur pour d’obscurs abordages. Sur le pont, la cohue ouvre les yeux en vain! Morne comme l’exil, hâve comme la faim, Elle sonde, obstinée en sa froide colère, Le jour qui s’est enfui, la nuit que rien n’éclaire : On dirait que l’abîme autour d’elle s’est fait. Les plus anciens marins de la côte, en effet, Ne se souviennent pas d’une brume si sombre, Ni d’un navire au port ainsi bloqué par l’ombre ! Venu le soir, il est parti le lendemain, Ayant à bord gardé son chargement humain, Soumis au règlement, parqué, comme en capture, Le long du quai désert où nul ne s’aventure, Où de jaunes lueurs vacillent à vingt pas, Et qu’on sait à portée, — et que l’on ne voit pas! Avec le petit jour et la haute marée, La vision sortit, comme elle était entrée, Dans le brouillard, au son lamentable et perçant De la bouche de cuivre, au large avertissant. Un rayon de soleil, échauffant la nuée, Eût suffi pour chasser la livide buée, Et montrer dans l’azur l’éblouissant décor Du rivage, et les fonds plus merveilleux encor : Les mille mâts dressés dans la Clarté vermeille, Les grands quais où s’agite un peuple qui s’éveille, Et toi, Seine, qui viens de la tête et du cœur. Et le commerce immense, et le travail vainqueur, Et ce fourmillement des hommes et des choses, Et la France féconde en ses métamorphoses! Mais non ! Même au départ, ce tableau s’est voilé : Rien n’a paru, rien n’a brillé, rien n’a parlé. La cité, se drapant dans un linceul de brume, N’a livré de son port que la boue et l’écume, Et le flot souffletant la jetée avec bruit. Ils voulaient voir la France : ils n’ont vu que la nuit. Le Havre, 1878.
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