Poème
Au souvenir de Jules Lovy, journaliste
par Eugène MANUEL
J’avais douze ans : c’est toi qui, le premier, m’appris L’art de faire des vers et d’en goûter le prix; Toi qui me fis aimer cette sainte chimère, Maître de mon enfance, ô frère de ma mère! Et qui, tirant dès lors un présage imprudent Des sons mal assurés que j’allais accordant, Secondas un penchant que la raison réprime. Heureux, tu m’enseignais à marier la rime, A compter sur mes doigts l’honnête alexandrin, A disposer déjà la strophe ou le quatrain, A trouver, comme toi, que le vers, pour qui l’ose, Dit mieux les mouvements de l’âme que la prose, Et, d’un trait plus aigu pénétrant dans le cœur, Y laisse un souvenir marqué de sa vigueur. Peut-être que sans toi, rude et mal exercée, Mon oreille de sons n’eût pas été bercée; Peut-être que sans toi je n’aurais jamais su D’un vers industrieux tramer l’humble tissu. Et j’assemblais des mots, et, trop docile élève, Ma pensée, à ces jeux, s’habituait au rêve, Et j’aimais le silence, et fuyais tous les bruits. Comme une jeune greffe a quelques maigres fruits, Je produisais, enfant terrible de la Muse, De ces vers maladroits dont un père s’amuse, Qu’à peine en rougissant on relit d’un coup d’œil, Et qu’à la flamme, un jour, condamne notre orgueil! Tu soutenais l’effort de ma voix incertaine, En m’expliquant tes dieux, Horace et La Fontaine; Et quinze ans, pour nous seuls, poètes fraternels, Nous chantâmes ensemble aux banquets paternels. O naïves chansons, mortes sitôt que nées ! Tu n’es plus, vieil ami de mes jeunes années, Mais, plus jeune que moi, plus gai, plus confiant, Obscur et satisfait, et jamais n’enviant Ceux qu’un destin meilleur caressait sur ta route! Ta lèvre n’a connu les regrets ni le doute ; Et tu n’auras pas vu ton morose écolier, De la mélancolie hôte trop familier, D’une ligne de deuil encadrer ses tablettes! Je voudrais parfumer de quelques violettes Ton image si chère et tout ton souvenir; Retarder sur ton nom l’oubli près de venir, Et t’offrant, mais trop tard, ô mon aimable maître, Les moins amers des fruits qui sans toi n’ont pu naître, Consacrer à ton ombre, autant que je le puis, Et le peu que je laisse, et le peu que je suis !
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