Poème
Défaillance
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Janvier 1871. À mon ami Coquelin I Ami, la France est là, de coups affreux meurtrie, Pâle, chancelante, aux abois ; La sanglante marée inonde la patrie, Le loup du Nord court dans nos bois; Comme jadis, le Hun, le Suève, le Vandale, Sous la capote du Prussien, Sont venus : et la Seine a subi le scandale D’un drapeau qui n’est pas le sien! L’étranger pille, il lue, il s’acharne, il saccage; Sa marche creuse un long tombeau; Nous, comme le lion qui tourne dans sa cage, Nous voyons passer le troupeau ! Défense au paysan de protéger sa terre Et de mordre dans son pain bis; Le toit qu’il s’est bâti, l’eau qui le désaltère, Ses chers meubles, ses chauds habits; Les bœufs qui ruminaient, montrant leurs larges têtes Le long de l’enclos familier ; Le vin vieux qui n’était tiré qu’aux grandes fêtes Des coins obscurs de son cellier : Rien n’est à lui! La guerre implacable et brutale Met ses mains lourdes sur son bien; S’il résiste au bandit galonné qui s’installe, On le fusille comme un chien. O rage! Sous le pied des conquérants foulée, Tu survis à ta liberté, France! Et le flot, roulant de vallée en vallée, Bat les murs de notre cité. Heure terrible! Au loin, sans merci ni relâche, Le canon gronde avec grand bruit; Nul ne voit l’ennemi mystérieux : sa tâche S’accomplit dans l’ombre, la nuit. Il compte, jour par jour, nos forces épuisées, Avec un mépris souverain, Et fait rugir au flanc des collines boisées. Son monstrueux bétail d’airain. Dehors, dedans, partout, sous les toits, dans les rues, Allumant de rouges éclairs, Les bombes font courir, effrayantes et drues, Leur sillon de feu dans les airs; Et le stupide engin que le mortier nous lance Frappe, écrase, hache en morceaux Les blessés somnolents dans leurs lits d’ambulance, Et les enfants dans leurs berceaux ! Et tu viens évoquer l’Art et la Poésie ! Tu viens, ami, comme autrefois, Stimuler, en grondant, ma lente fantaisie Qui rue et se cabre à ta voix! lu réveilles l’essaim de nos fictions vaines, Quand la France, en proie aux larrons, Fait couler, à longs flots, le pur sang de ses veines, Pour laver, du moins, ses affronts! Et c’est toi qui me dis de retremper ma plume, Et de retourner à mes jeux; De commander le calme à mon sang qui s’allume Au souffle des jours orageux ; De mentir, sur la scène, avec des douleurs feintes, Quand nous avons ce deuil au cœur; Et d’essuyer déjà ces larmes —larmes saintes ! — Que nous arrache le vainqueur ! Et tu veux que mon âme à ce point se domine, Que mon esprit soit libre assez Pour oublier l’hiver, la lutte, la famine, Tant de morts et tant de blessés ! Et tu veux qu’à trois pas de l’affreux précipice Je laboure en paix mes sillons ; Que je dise à la Muse : « Allons! l’heure est propice! Tandis qu’ils meurent, travaillons ! » Je l’ai voulu pourtant : oui, j’ai fait violence A tout mon être révolté ; J’ai demandé l’oubli, j’ai créé le silence ; Ce triste effort, je l’ai tenté! Je ne peux pas! Mon âme indécise et troublée N’a plus ni force ni chaleur; Et je sens ma raison défaillir, accablée Sous l’ivresse de la douleur ! Je lui cherche un appui : je me cherche moi-même ! Je ne vois qu’ombre autour de moi, Et m’apprête aux horreurs de la lutte suprême, Que je pressens avec effroi ! As-tu vu, recevant dans sa coque trouée Chaque flot du large accouru, Au pied de la falaise une barque échouée, Dont l’équipage a disparu ? As-tu vu dans les champs, durant les soirs d’automne, Sous la grêle et sous l’ouragan, Un de ces chariots rustiques, qu’abandonne En plein chaume le paysan? En vain il a fouetté ses percherons : la terre Sous leurs sabots se creuse et fuit ; Nul secours ne lui vient dans ce coin solitaire Noyé des brumes de la nuit; De ses muscles nerveux s’acharnant sur la roue, Il la dispute au sol mouvant, Et la voit s’enfoncer dans le sillon de boue Qu’elle ouvre toujours plus avant. Enfin, découragé, las d’efforts, il s’arrête, La pluie et la sueur au front; L’horizon tout entier n’est plus qu’une tempête Dont les grands chênes trembleront ! Effrayé des éclats du vent qui siffle et gronde Sur les buissons échevelés, Loin du fourgon penché dans l’ornière profonde, Il suit ses chevaux dételés ; Et seul, dans cette horreur sinistre et dans ce vide, Le char qu’il n’a pu délivrer Détache, sur le fond hideux d’un ciel livide, Deux bras qui semblent implorer ! Et moi, je suis pareil au char sans attelage Que fait gémir le vent du Nord ; Pareil au bateau vide échoué sur la plage Sans gouvernail et loin du port ! J’aimais, je caressais les chères utopies Par qui s’éclaire l’avenir; Rien ne me préparait à ces haines impies Que Dieu souffle pour nous punir; J’avais accumulé dans ma pauvre pensée Tout un trésor dont j’étais fier : Aux livres j’avais pris la sagesse passée; Au bonheur, mes rêves d’hier ! J’étais né pour la paix et les heures sereines, Pour le lac à peine terni Par le sillage bleu que tracent les carènes Sur son miroir toujours uni : Et le destin me jette aux ondes courroucées, Pleines d’écueils mystérieux, Sur les bords inconnus de mers bouleversées Par les coups de vent furieux; Et j’aperçois les flots, se frayant un passage, Envahir tout en un moment : Et, devant nous, au lieu d’un riant paysage, La ruine et l’effondrement ! Non, ne me dis plus rien! Non, tu n’es pas sincère! Tu le sais bien : je ne peux pas Retrouver le repos profond et nécessaire, Quand le canon parle là-bas ; Je ne peux pas guérir mon âme endolorie Qui saigne de s’humilier : Morts obscurs qui tombez au nom de la patrie, Je ne peux pas vous oublier! Et toi, le peux-tu donc ? Sans ivresse et sans fièvre, Même un seul jour, as-tu vécu ? N’as-tu pas, comme moi, dans le cœur, sur la lèvre, La rage folle du vaincu? Laissons couler le temps, laissons l’espoir renaître Dans le secret de nos oublis ; Laissons l’herbe pousser et la fleur reparaître Sur tous nos morts ensevelis ! Nous secouerons plus tard ce poids que tu soulèves, Nous calmerons ce sang qui bout; Nous renouerons le fil rompu de tous nos rêves, Plus tard, — si nous sommes debout ! X
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