Poème
Délivrance !
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Février 1812. I C’est bien toi ! J’ai revu, Marseille, Au loin, dans la brume vermeille, L’aile blanche de tes voiliers ! J’ai vu les vaisseaux des deux mondes Vider leurs carènes profondes Sur tes grands quais hospitaliers! une représentation au profit de la libération du territoire, sur la scène du Grand-Théâtre de Marseille, où elle s’était fait applaudir avant la guerre. C’est toi ! Salut, sœur glorieuse, Ruche immense et laborieuse Qui bourdonnes sous ton ciel bleu! Je savais bien, quoi qu’il arrive, Qu’après avoir foulé ta rive, Il n’est point d’éternel adieu! O ville d’azur et de flamme, Tous mes souvenirs dans mon âme S’éveillent, quand je te revois ; Et la musique sans pareille De tes bravos à mon oreille Sonne aussi douce qu’autrefois ! Mais ce n’est plus l’heureux voyage Où rien n’attristait le visage, Sinon l’ennui de te quitter : Dans ses brusques métamorphoses, La France a vu de telles choses, Que la mémoire en peut douter ! Ton ciel est pur, le nôtre est sombre : Je viens du Nord, je viens de l’ombre, Le cœur plein d’une ardente foi! Je n’ai qu’un seul nom : « Délivrance ! » Ce deuil est celui de la France, Et je viens pleurer avec toi! Car la Lorraine et la Champagne Traînent un boulet, comme au bagne ; Car l’étranger que je nourris Triomphe encore de nos haines, Quand on devrait briser les chaînes Qui pendent à mes pieds meurtris ! Toi qui n’as pas vu la bataille, Ni l’ennemi qui coupe et taille, A pleine étoffe, notre chair, Tu ne peux pas sonder le gouffre; Tu ne sais pas ce que l’on souffre Quand l’air qu’il respire est notre air! Songe que des vieillards, baissant leurs fronts serviles, S’éteignent tous les jours avec ce deuil au cœur, Et qu’il naît tous les jours des enfants, dans nos villes, Dont le premier regard rencontre le vainqueur! Tous ceux qui sont là-bas, songe qu’ils sont tes frères, Songe que l’étranger n’étreint pas à demi, Et que les toits aimés sont des lits funéraires, Lorsqu’il y faut dormir près de son ennemi ! C’est lui ! C’est toujours lui! Soldats, barons et princes Escomptent cet impôt que nous leur marchandons! Un crêpe noir fait ombre à trois de nos provinces, Et leur dernière armée a dit : « Nous attendons ! » O joie ! Une fière pensée, Rayonnante, s’est élancée A travers le ciel obscurci! Elle a chassé nos somnolences, Et, comme au temps des ambulances, Les femmes ont dit : « Nous voici ! » C’est notre rôle et notre gloire ! Aux pires jours de notre histoire, C’est à nous de paraître encor ! Femmes de France, bons génies, Il nous est doux d’être bénies. C’est nous qui trouverons de l’or ! » Comme une éclatante traînée, Jusqu’à la Méditerranée A retenti l’appel divin; Partout, sublime mendiante, La femme, grave et patiente, Pour la patrie étend la main ! La France a péri par l’épée; C’est son orgueil qui l’a trompée : Il était temps que l’on prêchât, Pour relever tout l’édifice, L’humilité du sacrifice Et la sainteté du rachat! France, tu peux donner un beau spectacle au monde, Redorer d’un éclat plus pur tes écussons, Et faire dire à ceux que ta chute profonde Etonnait : « Cette fois, nous la reconnaissons ! » Non, ce n’est plus du sang que ton honneur demande C’est le travail d’un jour, d’un mois, de plus encor ! C’est ta sueur qui doit devenir ton offrande ; Et l’on a proclamé la croisade de l’or ! Malheur aux nations molles et résignées Qui, sourdes au Destin d’où leur vient la leçon, Cheminant sous le joug sans en être indignées, Ne savent pas trouver le prix de leur rançon! V Concorde, sois notre devise ! Palais, taudis, théâtre, église, Que tout soit quêtes et sermon»! Que, dans cet élan nécessaire Où nul ne connaît d’adversaire, Tout dise : « O France, nous t’aimons ! » Soldats, sanctifiez vos armes! Veuves, sanctifiez vos larmes, Et donnez au nom des tombeaux! Heureux, sanctifiez la joie! Moins de velours et moins de soie, Quand la patrie est en lambeaux ! Que le champ donne son brin d’herbe, Que le sillon donne sa gerbe, Que l’outil donne son labeur, Que le pinceau donne son œuvre, Que la machine qu’on manœuvre Donne sa force et sa vapeur! Donne, enfant, ton jouet frivole! Donne tes bijoux, vierge folle! Vieillard, donne-nous ton vin pur. Donne, écrivain, ta renommée! Rêveur, donne-nous la fumée Qui monte en spirales d’azur ! De l’or ! De l’or ! Sans paix ni trêve, Qu’un même cri partout s’élève, Du citadin au paysan! « Nous voulons respirer à l’aise, Secouer le poids qui nous pèse : Tenez ! Prenez ! Allez-vous-en ! » Nul sacrifice expiatoire N’aura lavé dans notre histoire Plus de fautes et de revers ; Jamais offrande plus sacrée Sur la France régénérée N’aura fait pleurer l’univers ! O départ souhaité dont l’espoir seul soulage! Oh! quel air plus léger gonflera nos poumons, Quels cris émus, poussés de village en village, Iront se répétant des plaines jusqu’aux monts; Comme on verra les fronts rembrunis et sévères Se dérider, les mains presser les mains, les yeux Pleurer de joie, et puis s’entre-choquer les verres Remplis d’un vin sauvé qui n’est pas le moins vieux : Quand nos champs seront purs de la honte présente Quand, libre, l’habitant rouvrira sa maison, Tandis qu’au bruit mourant d’une marche pesante, Un dernier casque aura dépassé l’horizon ! Enfin!... — Et c’est alors que tu pourras, ô France, Les yeux sur l’avenir, marcher et te mouvoir; Avec ta liberté reprendre l’espérance; Travailler à la tâche immense du devoir ; Chasser, comme au sortir d’un effroyable rêve, Les fantômes sanglants qui peuplaient ton sommeil, lit, puisant dans ton sol une nouvelle sève, Chène en vain foudroyé, reverdir au soleil!
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