Poème
Histoire d’avant-hier (première partie)
par Claudius POPELIN
Par une nuit d’hiver nous soupions entre amis : Au temps du carnaval c’est un plaisir permis. Nous soupions même avec de jeunes demoiselles D’humeur assez facile, et moins sages que belles ; Mais elles n’étaient point du faubourg Saint-Germain, Quoiqu’elles missent fort de blanc et de carmin Et, pour un rien aussi, tombassent en faiblesse... Cela dit, toutefois, sans la moindre finesse. S’il faut spécifier jusqu’aux et caetera, Elles venaient tout droit du bal de l’Opéra. Quant à leurs noms, ma foi, je ne m’en souviens guère ; Très vraisemblablement c’étaient des noms de guerre Avant, comme depuis, par bien d’autres portés, Et qui n’auraient que faire ici d’être cités. On sait ce qu’il en est de ces sortes les fêtes : Les sots, le plus souvent, y sont les fortes têtes ; Un causeur délicat, profond, ingénieux Y passe simplement pour un homme ennuyeux. Ce n’est pas le terrain de la métaphysique. Bref, le commencement en est mélancolique. Toutefois, avant peu, le vin vieux ou nouveau Entre les assistants rétablit le niveau : L’un monte sa cervelle et l’autre la rabaisse. On jongle avec le mol qu’on saisit et qu’on laisse. Le sylphe impétueux, crevant le capuchon De la bouteille pleine, expulse le bouchon, Et la gaité, sa sœur, que rien ne préoccupe, Encore un peu plus haut lève sa courte jupe. La raison, qu’étourdit le bruit de ses grelots, Abandonne à leur sort les convives falots. On discute, on pérore, on divague, on plaisante, On parle sans mesure et, quelquefois, on chante. On chanta. Chacun dit les couplets qu’il savait, Avec l’art et le geste et la voix qu’il avait. J’entends vous faire grâce, ici, des ariettes Dont le choc des couteaux sur le bord des assiettes, Imitant à ravir l’effet des tambourins, Mesurait bruyamment le rythme des refrains Un peu lestes, peut-être, et d’allure un peu vive : Pourtant je citerai la chanson d’un convive. Je ne vous dirai pas qu’il était beau garçon, De tournure élégante et de bonne façon, Qu’il avait un cœur d’or, et qu’il était modeste, Bien qu’il eût du talent, de l’esprit et le reste ; C’est assez, après tout, que je le pense fort, Mais à vanter quelqu’un souvent on lui fait tort. Cependant il me vient un étrange scrupule ! N’allez pas me donner au moins le ridicule D’imaginer, lecteur, que je parle de moi. D’honneur il n’en est rien, j’en jure sur ma foi. Je sais que les auteurs ont la douce manie De se flatter en vers et, sans cérémonie. De draper leur personne en héros de roman Pour se concilier la fille et la maman ; Je me garderai bien d’une telle faiblesse Qui dénote, à mon sens, peu de délicatesse, Et sur ce fait j’oppose à tout caquet bon bec. Catégoriquement, un démenti très sec. Donc, et c’est là le point où l’histoire commence, Mon compagnon, sitôt que l’on eut fait silence, Levant son verre plein, sur un ton soutenu, Dit, à son tour, ceci que j’ai bien retenu : J’avais jadis une amoureuse, Et puis vingt ans. Est-il besoin D’assurer que ce temps est loin ? Mais la jeunesse est oublieuse Et se laisse circonvenir ! J’en ai porté la peine amère ! Mes amis, emplissez mon verre, Je veux chasser ce souvenir. En amour, comme en toute chose, On mange en premier son pain blanc. Le dard au cœur, l’épine au flanc Après le miel, après la rose. A mon tour on m’a fait souffrir ! Ce fut une navrante affaire. Mes amis, emplissez mon verre, Car je ne veux pas m’attendrir. Il s’agit d’une dame blonde, Plus blanche qu’un jeune bouleau. Son regard était un flambeau, Il était plus traître que l’onde. Je n’y pense point sans frémir ! Mais je n’entends pas qu’on m’enterre. Mes amis, emplissez mon verre, J’ai besoin de me raffermir. Vraiment ce vin est délectable ! Voyez donc, je reste debout ; Or on n’est pas ivre du tout Tant que l’on n’est point sous la table. Il faut sur pieds se bien tenir Quand Bacchus fait tourner la Terre. Mes amis, emplissez mon verre, Dans l’oubli je veux m’endormir. J’ai fait depuis d’autres conquêtes ; Ce fut un admirable accord : L’esquif n’avait personne à bord, Il pouvait braver les tempêtes. Mon cœur a le soin de partir Alors que je m’équipe en guerre. Mes amis, emplissez mon verre : Si mon cœur allait revenir I Je ne sais, mais la douce ivresse Qui s’échappe de vos flacons Me couvre de ses blancs flocons : C’est le duvet de ma jeunesse. Vient-elle pour me rajeunir, Drapée en son voile éphémère ? Mes amis, du fond de mon verre Qu’est-ce que je vois accourir ? Ah ! c’est toi, ma douce Marie ! Toi, le printemps de mes amours. Notre-Dame de bon secours, Oh ! ne t’en va pas, je t’en prie ! Tiens, je tremble, et c’est de plaisir. Je t’ai méconnue, âme chère ! Mes amis, je brise mon verre, Je veux garder mon repentir. Il s’assit. On trouva sa chanson un peu triste. La dame à mon côté, qui se disait artiste Parce qu’elle savait sur un coursier fort doux Traverser des cerceaux et tomber à genoux, Crut devoir m’exprimer surprise sans pareille Que l’on vînt réciter des fables de Corneille En place d’entonner des couplets de viveur. Sage réflexion qui me rendit rêveur. Cependant, sous l’assaut des coupes de Champagne, Convives à l’envi battirent la campagne. L’héritier d’un grand nom fit, d’une voix ad hoc, Avec un succès fou le cri strident du coq ; Et plus d’un, après lui, d’un ton grave ou de tête, S’efforça d’imiter celui de quelque bête. Ne trouvant aucun charme à cet étrange chœur, Je pensai longuement aux strophes du chanteur, A son émotion, à sa paupière humide, Lorsque je m’aperçus que sa place était vide ; Et comme l’on trinquait et retrinquait, ma foi ! Je m’en fus, profilant de l’heureux désarroi Ripaille d’écolier, quand on a la trentaine, Assez communément vous donne la migraine. Si j’en crois mon docteur, un remède certain C’est d’aller respirer le grand air du matin. En vérité, Paris est d’une beauté rare ! Pour ne le point sentir il faut être un barbare. Mais son charme est suprême à l’hiver finissant, Alors que février meurt en s’adoucissant Et, clément, substitue à ses rigueurs dernières Un souffle avant-coureur d’haleines printanières. Ses larges monuments, baignés dans un gris fin, S’enlèvent sur un fond d’un azur bleu de lin, Et, discret, le Soleil, père antique des joies, Mêle un ton d’ambre clair à la blancheur des voies. Où rencontrer ailleurs ces divins boulevards Dont chaque devanture étonne les regards ? Où trouver, tout le long de plus aimables rives, Ces beaux quais déroulant leurs nobles perspectives. Offrant, à chaque pas du flâneur curieux, Du promeneur pensif, de l’homme studieux, Ces mille objets de prix, trésors des antiquaires. Ces livres foisonnant aux rayons des libraires ? Où, cet alignement de grands palais hautains Dont les extrémités plongent dans les lointains, Dont le toit arrogant, la frise souveraine Se mirent dans les eaux du doux fleuve de Seine ? Où, cette place avec l’obélisque pâli, Vieux monolithe offert par Méhémet-Ali, Et qui, droit sur son socle, entre ses deux fontaines, S’alanguit aux regrets des caresses lointaines Que, par delà les mers, l’astre en feu de Louqsor Mettait sur ses flancs roux en ardents baisers d’or ! Où, cette incomparable et superbe avenue Que borne l’arc altier qui, dépassant la nue, Elève jusqu’au ciel, imposant piédestal, La Gloire dont il est l’autel monumental ? Oui, la Gloire y sommeille en attendant l’aurore Du jour, prochain peut-être, où le clairon sonore. Secouant, tout d’un coup, la torpeur de la Paix, Sur le Rhin poussera nos régiments épais ; Et les enfants perdus des futures batailles Aux héros dont les noms décorent ces murailles, Pour bien faire au combat emprunteront les cœurs. Mais au temps dont je parle on était des vainqueurs : Sur le terrain sacré les modernes Vandales N’avaient point imprimé les clous de leurs sandales ; Notre aigle triomphante au loin portait son vol, Et le vieux Pélissier prenait Sébastopol. Donc, j’étais parvenu devant le grand portique. Au rond-point où, tournant par un chemin oblique, Je me trouvai bientôt, après quelques cents pas. Chez l’ami du souper, qui ne m’attendait pas. Il avait élevé sa demeure coquette, Un peu moins qu’un hôtel, plus qu’une maisonnette. Au milieu d’un jardin qui, d’arbres verts planté. Même au cœur des hivers gardait un air d’été. C’est là qu’il habitait, vivant avec lui-même, Recueilli comme un sage en une paix suprême, Seul avec sa maîtresse apte aux rythmes divers, La Muse à la voix d’or qui lui dictait des vers. Riche, il avait rempli son beau logis d’artiste De trésors dont son flair lui décelait la piste. Et chaque visiteur contentait son regard A maints débris sauvés des naufrages de l’art : Fins laques du Japon, grands vases de la Chine, Précieux bibelots rangés dans la vitrine, Bronzes bien ciselés par un savant burin, Ivoires et cristaux, majoliques d’Urbin, Tableaux de primitifs encadrés dans l’ébène, Bustes romains posant gravement sur leur gaine, Vieux cuivres godronnés repoussés au marteau, Tout l’art du Louis-Quinze et du Cinquecento, Terres de Clodion, céladon, pâte tendre, Porcelaine et biscuit de Sèvres à revendre. De cent brimborions l’élégant pot-pourri, Mobilier d’un Bourret ou d’une Dubarri. Au contour infléchi qui se renfle et qui gode, Innombrables objets devenus à la mode Et que le grand seigneur du jour ou le Mondor, Plus tard, ne craignit pas de payer leur poids d’or. Là venaient, tour à tour, isolés ou par groupe : Meissonier dont la touche, au travers de la loupe, Semble être le produit d’un pinceau de géant, Laissant l’admirateur en extase béant ; Marilhat, que charmait la fée orientale ; Chasseriau, tourmenté par une ardeur fatale ; Sardou, qui poursuivait, encore adolescent, Des succès qu’il devait compter à plus de cent ; Fromentin, inconnu, qui forgeait sur l’enclume Son grand talent de peintre, et qui taillait sa plume ; Boulanger, brave artiste, alors, comme aujourd’hui, Prompt à dire ou penser toujours du bien d’autrui ; Gérome, élégant, lin comme un jeune Argonaute, Relevant crânement sa moustache d’Arnaute, Et qui, dès son début, presque encore un enfant, Entrait dans la carrière en homme triomphant ; Baudelaire, amoureux de maîtresses macabres ; Hébert, poète épris du type des Calabres, Qui peignit, d’un pinceau que la gloire sacra, Les filles de Sorrente et de la Cervara ; Guillaume, qui, nourri de la doctrine antique, Pouvait jouter avec les sages du Portique ; Isabey, Cavelier, Bouguereau, Cabanel Et Bénouville avec, son ami fraternel, Tous deux gladiateurs dans la classique arène De ce département où la science est reine. Là, quelquefois aussi, Véronèse lettré, Passait en discourant, Delacroix vénéré. Là Baudry, surgissant dans l’aurore d’un maître, Nous donnait à penser celui qu’il saurait être. Là, Gustave Moreau, cherchant déjà cet art Qui devait l’isoler sur un sommet à part, Dans une originale et moderne esthétique, Doué, plus que pas un, d’une voix sympathique, Chantait comme il peignait, virtuose charmeur ; Le bon père Corot, toujours en belle humeur, Clignait son œil malin tout en fumant sa pipe ; Augier, sur le visage offrant le double type D’Henry le Béarnais et du roi-chevalier, Franc Gaulois, constellait son récit familier De bons mots qu’il frappait ainsi que des médailles ; Dumas, fils de Dumas, enfant de ses entrailles Comme de son cerveau, lançait, prompt à l’affût, Les flèches de l’esprit droit au milieu du but ; Banville, dont le nom, grâce à la particule, Ne peut par sa longueur, ô destin ridicule ! Former un hémistiche au vers alexandrin, Prêchait la stricte loi de la rime d’airain ; Arago le cadet, à la muse falote, En de faciles vers fouettés par sa marotte, Liait le coq-à-l’âne au plaisant calembour Exactement ainsi que le fifre au tambour ; Flaubert, qui s’échappait en mots hétérodoxes, Sous le masque bouffon de hardis paradoxes Couvrait le sens commun d’un Normand avisé ; Sainte-Beuve, entre tous critique autorisé, Abritant son front nu sous sa calotte noire, Servait très savamment les miettes de l’histoire, Et, de quoi qu’on traitât, jamais ne restait court ; Bien mieux que des jumeaux, les deux frères Goncourt Pensaient en même temps ce qu’ils disaient ensemble, Gomme si leur esprit en marchant allait l’amble. Ils étaient deux, mais l’un si bien à l’autre uni, Qu’ils paraissaient les doigts de la main : Gavarni, Plus tard, leur dessina ce symbolique emblème. Leur cœur était pareil, leur âme était la même ; L’aîné, grand, comme il faut, avec un bon regard, Le jeune, sémillant, alerte, un vrai hussard ; Accordés d’intellect et, cependant, émules, Jules doublait Edmond comme Edmond doublait Jules. Là, Saint-Victor, prenant de certains airs hautains, Préconisait l’Antique et les arts florentins ; Théophile Gautier, maître de la parole, Brahmine desservant l’autel de l’Acropole, Sérieux plus qu’un Turc, éloquent plus qu’un Grec, Très posément tenait, en nous charmant avec, Des propos composés comme de nobles fresques Où court un or subtil en fines arabesques ; Taine, encore imprégné de l’air normalien, Avait le front pensif d’un jeune hégélien, Ne songeant alors pas à flétrir de haut style Le culte ensanglanté du tribun crocodile ; About, son condisciple, à peine revenu D’Athènes en nos murs, et par Tolla connu, Vif comme un écolier dans ses jours de sortie, Vrai gamin, savait mettre à Poiseau-repartie Dextrement sous la queue un petit grain de sel ; Délaissant l’eucologe et fermant le missel, Renan, fondant son œuvre en certains lieux honnie, Voilait d’une légère et très douce ironie, Avec un art exquis, sa profonde raison. Tous ces amis c’était l’honneur de la maison. Ils y mettaient le charme, ils y mettaient la vie, Et l’animation de la gaîté suivie. Beaucoup vivent encore ; hélas ! plus d’un est mort. Car telle est ici-bas la triste loi du sort Qu’en la trame des ans le Temps fait des trous sombres, Et l’on ne touche à rien sans remuer des ombres. Mais trêve, ami lecteur, à la digression ; La prolonger serait passer permission. A peine un serviteur m’eut-il ouvert la porte Que le maître me dit : « Çà ! le diable m’emporte Si je me pique d’être un clairvoyant devin ; Mais je gage un château contre un verre de vin, Deux châteaux, si tu veux, contre une chope vide, Qu’un désir curieux en mon logis te guide. Conviens-en. Ton motif est d’apprendre de moi La secrète raison de mon étrange émoi Quand, ivre un peu, j’ai dit ce que j’aurais dû taire. » J’en convins. « Eh bien ! soit, je vais te satisfaire. Dépose ton chapeau, prends un siège, Cinna. » Majestueux alors comme Auguste, il sonna : C’était pour commander qu’on tint la porte close. — « Ecoute donc, voici tout simplement la chose, Un roman déjà fait, ma parole d’honneur ! L’histoire de passer à côté du bonheur. Ne crains pas, avec moi, qu’aux longueurs tu t’égares. Je te tiendrai le temps de brûler deux cigares ; Mais, dussé-je l’enfler jusqu’à l’in-octavo, Je dois à ce récit de le prendre ab ovo. Donc remontons au temps de notre rhétorique Où toi, peintre futur, et moi, d’humeur lyrique, Nous fumions de la corde en quelque endroit secret, Et lisions, sous les yeux du surveillant distrait, Les gestes de Rodolphe et de Fleur de Marie. Au préau plus de jeux mais de la causerie. Nous jurions d’envoyer des cartels aux pions, Traitant ces pauvres gens d’infâmes espions. Farouches zélateurs d’un farouche principe, Nous faisons un tyran du bon Louis-Philippe Que de la liberté nous proclamions escroc. Et nous nous efforcions de contourner en croc Le poil follet naissant aux coins de notre lèvre ; Puis nous rêvions d’amour à nous donner la fièvre Alors que nous aurions passé notre bachot : Mon Dieu ! tant que l’on est très jeune, qu’on est sot ! Tu te rappelles bien avoir vu ma grand’mère, Une dame excellente, à la mise sévère, Qui venait, le jeudi, m’apporter des marrons Qu’on dévorait en classe, ainsi que des larrons ? Elle t’aimait. Souvent une petite fille, Droite, cambrée, alerte, élégante et gentille L’accompagnait, les mains dans son petit manchon ; Sur son front pur d’enfant un floquet folichon De beaux cheveux châtains tranchait sur sa peau blanche. Et dans l’ombre mettait ses yeux bleu de pervenche, Au candide regard intelligent et doux. C’était une orpheline, une parente à nous. Son père était tombé, héros d’une escarmouche ; Sa mère, en l’apprenant, hélas ! mourut en couche. Alors la bonne vieille, au cœur compatissant, Prit soin, dès le berceau, de l’enfant vagissant. On lui donna le nom de Marie au baptême, Le vrai nom de la femme et que la mode même A respecté toujours, parce qu’il est le nom Que duchesse en brocart et grisette en linon Portent également toutes deux avec grâce, Et qui sied à l’aïeule au verbe qui se casse Ainsi qu’à la fillette au ramage d’oiseau. La petite grandit prise dans le réseau Des baisers continus et des tendres caresses. Avec ses longs cheveux enrubannés aux tresses, Sous ses jolis atours aux riantes couleurs, Elle eût fait aussitôt pâlir toutes les fleurs Rien qu’à paraître ainsi parée et pomponnée, Et sa joie animait toute la maisonnée. Alors qu’elle éclatait en un rire enfantin Qui résonnait avec un doux timbre argentin. Charmante elle croissait gracieuse au possible, Comme un lis du jardin sur sa tige flexible, Développant son corps, étendant son esprit, Apte à s’assimiler l’enseignement prescrit ; Cela tout aisément, sans peine ; la Nature L’avait faite sensée et dame en miniature. Son aîné de quatre ans, j’étais son maître au jeu. Ma docile compagne et mon esclave un peu. Toujours prompte à subir ma volonté hautaine, Elle était le soldat, j’étais le capitaine, Ou bien, avec entrain, sans jamais se fâcher, Elle était le cheval et j’étais le cocher, A moins que mon humeur n’exigeât le contraire ; Car elle ne savait en tout que me complaire, Et nous trouvions chacun cela très naturel. Nous avions l’un pour l’autre un amour fraternel ; Aussi, quand il advint qu’écureuil pris au piège, Par un matin d’octobre on me mit au collège, La petite, pleurant les larmes de ses yeux, Me fit, en sanglotant, de déchirants adieux ; Et j’ai présent, toujours, le mouvement d’épaule Qu’elle eut, se retournant sur le seuil de ma geôle, En me lançant de loin ce regard consterné, Dernier rayon qui luit au pauvre condamné ; De même que j’entends la lourde grille encore Se refermer avec un grincement sonore. « J’endurai mon entrave, et, sans tirer dessus, Je fus bon écolier autant que je le pus. C’est pourquoi me vit-on paraître, chaque année, De feuillage en papier la tête couronnée, Portant mes prix dorés en bombant l’estomac. Cependant je biffais les jours de l’almanach, Quand approchait le temps désiré des vacances. Il arrivait,— tout vient.—C’étaient des bonds, des danses, Un espoir fou de joie et de bonheur sans fin, Un ciel à rendre noir celui d’un séraphin. Ah ! nous emplissions bien ces semaines si courtes ! Ce que nous dévorions de ces fameuses tourtes, Chefs-d’œuvre qui valaient à la vieille Nanon, Dans tout le voisinage, un solide renom, C’est à ne point compter. Nous mettions au pillage La maison, le jardin et notre grapillage Sévissait, impudent, par tout le potager Que, sans trêve et sans frein, nous courions saccager. Bourdonnants, envolés ainsi que des abeilles, Dès l’aube nous allions picorer les groseilles, Rendant aux grains vermeils un hommage assidu. Elles étaient pourtant notre fruit défendu. L’aïeule prétendait qu’elles n’étaient pas mûres ! Nous les aimions d’autant qu’elles étaient plus sures, Mais nos infractions aux rigides édits Ne nous firent jamais perdre le paradis : Car il est bien connu que les bonnes grand’mères Pour leurs petits enfants, mêmes les plus sévères, Gardent au fond du cœur, en tout temps, en tout lieu, Des trésors d’indulgence à faire tort à Dieu. Les ans suivaient les ans et s’écoulaient rapides, Apportant le retour de leurs éphémérides, Et chaque fois c’étaient de semblables sabbats Quand août ramenait le temps de nos ébats. « Pourtant nous grandissions. Marie était plus grave, J’étais plus sérieux. Ainsi qu’un jeune brave Je cultivais l’escrime et l’équitation. Elle, était un sujet d’édification Dans la petite église, alors qu’aux jours de fête Souriante, modeste, elle faisait la quête Et tendait gentiment, le long de son parcours, Aux fidèles présents la bourse de velours. Moi, je ne voyais pas qu’elle fût très changée, Si ce n’était sa robe un peu plus allongée ; Elle avait bien encore, avec un air pensif, Un je ne savais quoi d’un peu moins expansif. Et puis sa joue était tout de pourpre voilée, Quand mon regard cueillait le sien à la volée. Mais je n’y pensais point ; les très jeunes garçons Quelquefois sont ainsi pareils à des glaçons. Or un jour, vers la fin de ma dernière année, Comme elle vint me voir, par l’aïeule amenée, De grands collégiens, la regardant passer, Y prirent du plaisir à ne s’en point lasser. Mouvement singulier ! mon âme fut saisie D’une incompréhensible et sombre jalousie. Dans un bizarre émoi, tout à coup survenu, Mon cœur fut envahi par un trouble inconnu. Il semblait qu’une fée, en déchirant un voile, M’eût fait subitement apparaître une étoile Qui brillait dans l’azur d’un firmament nouveau, Et dont les doux rayons, éclairant mon cerveau, Me montraient des sentiers ignorés dans ma vie Où se précipitait ma jeunesse ravie. Sans cesse j’y songeais du matin jusqu’au soir, En classes, à l’étude, à la cour, au dortoir. Je me représentais sa charmante figure, Et sa démarche aisée et sa belle tournure, Et son port dégagé, ses gestes élégants, L’étreinte de ses mains au travers de ses gants, Et le parfum subtil de fraîche violette Que laissait échapper sa, légère voilette, Lorsque je lui donnais un baiser sur le front. Je me disais : Bon Dieu ! quand avant peu viendront Les beaux jours attendus des prochaines vacances, Sans effleurer la loi des simples convenances. Je pourrais donc l’aimer en toute liberté, Vivre mes jours près d’elle avec assiduité, Lui mettre, à mon désir, les lèvres sur la joue, La serrer dans mes bras sans qu’elle me rabroue ? Cependant je sentais que malgré sa candeur, Si, moi, j’avais l’amour, elle aurait la pudeur ; Car les collégiens, en leur adolescence, Peuvent être naïfs mais n’ont plus d’innocence. N’importe, je laissais aller mes rêves d’or, Papillons frémissants livrés à, leur essor ; Et, tout en essayant de rimer une épitre, A l’étude du soir, sur le dos du pupitre, M’escrimant du canif assez adroitement, Je gravai, non sans art, et très profondément, L’entrelacs contourné de notre double lettre, Le tout clos dans un rond de main de géomêtre. Ce qui n’empêcha pas que, quelques jours plus tard, Fort heureux concurrent, ayant eu, par hasard, A mettre en vers latins la fable de Myrtile, Je sus, cousant si bien des contons de Virgile, Avec tant d’éloquence en peindre mes amours, Que je fus, haut la main, le premier du concours. Puis, dans les bâtiments de l’antique Sorbonne, Candidat affrontant la tête de Gorgone Sous les paternes traits du bon monsieur Patin, Je passai l’examen de grec et de latin. Bel et bien retourné sur la géographie. L’histoire, le calcul et la philosophie, Je m’entendis, enfin, proclamer bachelier. Il me sembla qu’un roi m’eût armé chevalier. Dans un monde enchanté je me sentais éclore ; Le sol vibrait joyeux sous mon talon sonore ; Le ciel me paraissait plus bleu, plus doux, plus pur : Je volais, en marchant, comme un buveur d’azur. Et, plus fier que César ayant conquis les Gaules, Tel qu’un géant portant un mont sur ses épaules, Ivre de liberté, de bonheur étouffant, Je fis parmi les miens un retour triomphant. « A dix-huit ans c’est l’âge où l’on voit tout en rose. Au front de l’avenir l’esprit ailé se pose Et ne regarde pas les brumeux horizons. Ainsi l’oiseau léger vit sur les frondaisons, Sans voir le tronc noueux et la rugueuse écorce. C’est l’âge où tout sourit, tout séduit, tout amorce, C’est l’âge où l’existence incessamment en nous Chante, et soupire aussi, quelque chose de doux : Le matin vient joyeux, surchargé de promesses, Le soir s’en va de même, amenant, sans tristesses, La nuit qui nous endort, et chaque lendemain Nous apporte, en ami, du bonheur plein la main. A cet âge béni tout est plaisir et joie : Un rien, le moindre rien, un mince jonc qui ploie, Une belle cravate, un vêtement qui sied, Un anneau d’or au doigt, chaussure neuve au pied, Un fusil, le premier avec lequel on sorte, Un chien bien découplé, bien dressé, qui rapporte. Si vous avez, en plus, l’été comme l’hiver, Au toit hospitalier l’appetit bien ouvert, Quelques napoléons au fond de l’escarcelle, Si vous avez encore un bon cheval de selle, Si votre cœur s’entend avec un cœur voisin. Le roi des fleurs de lis n’est pas votre cousin. Aussi j’étais heureux autant que l’on peut l’être. Quand les rayons du jour, à travers ma fenêtre, S’imprimaient sur le mur en larges taches d’or, Je me levais dispos, chantant comme un ténor. Je courais chevaucher ma jument alezane, Ou bien, d’humeur pédestre, empoignant une canne, J’allais, dans la forêt m’enfonçant bravement, A grands pas, m’enivrer d’air et de mouvement. Je revenais pourvu d’une faim véritable, Au moment très précis qu’on se mettait à table. Bien que le cœur en moi battit alors un peu, Je faisais grand honneur à noire cordon bleu. L’aïeule présidait, cela comme de juste, Affable, gracieuse, avec un air auguste Qu’elle devait surtout à ses beaux cheveux blancs Ondulés et soyeux qui retombaient bouclants. Ses instincts généreux, sa bonne humeur égale, Sa religion simple et peu théologale. Son ferme jugement, son esprit d’équité, Donnaient un charme exquis à son autorité. Mon père, étant son fils, se plaçait tout en face. Je redoutais beaucoup son regard perspicace ; Mais homme’ de labeur, esclave du devoir, D’ordinaire il venait très rarement nous voir. Marie à son côté se tenait d’habitude. Quand il était présent, je mettais mon élude, Surveillant ma tenue, à contenir mes yeux Qui vers elle toujours se portaient anxieux Comme ceux du marin qui regarde la terre. Enfin, assis à droite auprès de ma grand’mère, Se trouvait un aimable et bon vieux général De l’arme du génie, assez original, Mis, depuis quelque temps, au cadre de réserve. Moins ardent sectateur de Mars que de Minerve, Peu parleur, à part soi toujours philosophant, Doux, pensif et distrait, simple autant qu’un enfant, Modeste en son maintien, calme, très sédentaire, Il n’avait que le cœur en lui de militaire. Ne croyant pas au mal, au diable encore moins, Stoïque pour lui-même, il vivait sans besoins. D’un jugement solide, il ne voyait les choses Que sous le double aspect des effets et des causes, Et sa ferme raison ne s’étonnait de rien ; Mais il ne laissait pas que de faire du bien. Euclide était son dieu, Lagrange son prophète. Les dogmes révélés entraient peu dans sa tête, Comme un monstre inconnu fuyant l’oisiveté Il veillait au maintien de la propriété, Sachant à tout moment se rendre nécessaire. Quelquefois, maniant le compas et l’équerre, Supputant, avec soin, la cote et le devis, Il traçait, d’une main exercée au, lavis Et rompue au secret du plan droit ou convexe, Une épure adaptée au projet d’une annexe. Maçons ou charpentiers, serruriers ou couvreurs Ne pouvaient esquiver ses regards scrutateurs. Puis, se divertissant aux formes algébriques, Son esprit, positif et des moins chimériques, S’adonnait au calcul des probabilités, Qu’il trouvait tout rempli d’étonnantes beautés. C’était là son plaisir, sa manie et... son vice, Ainsi que le disait Marie, avec malice. Quand le brave homme était parfois silencieux. Alors il souriait avec de très bons yeux lit, souvent, rougissait comme une demoiselle. Il adorait l’enfant. Chargé de sa tutelle, Pendant les six beaux mois de la bonne saison Il vivait avec nous, était de la maison. Le repas terminé, suivant l’antique usage. Ma grand’mère vaquait aux soins de son ménage ; L’excellent général remontait à pas lents Dans sa chambre, appliqué, se remettre à ses plans, Ou, couvrant du papier de signes numériques, Il charmait ses loisirs par des mathématiques ; Mon père nous quittait, toujours assez pressé, Par quelque urgente affaire en se disant chassé. Je l’aimais fort ; pourtant ce m’était une aubaine, J’en conviens sans rougir, c’est chose très humaine ; Car il est avéré que, pour les amoureux, Tout le monde est de trop qui s’interpose entre eux, Et ce sera toujours, sans que cela varie. Alors je restais seul, bien seul avec Marie. « Où donc était l’ancienne et franche liberté ? Pourtant le tutoiement si doux, était resté : Le tutoiement qui fait que les âmes se touchent Et s’étreignent, aussi, sans qu’elles s’effarouchent. D’où pouvaient provenir la gène et, le respect Qu’à ma raison perdue imposait son aspect, Comme pour me la rendre un peu plus étrangère ? Que s’était-il passé ? Quoi donc ? Moi qui, naguère, La pouvais embrasser à lèvres que veux-tu, Je demeurais craintif tel qu’un enfant battu, Lorsque je me trouvais tout seul en sa présence. Mon esprit s’offusquait de sa parfaite aisance ; Dans un trouble constant sans cesse inquiété, Il se sentait blessé même de sa gaîté. Le lierre persistant autour des fûts s’enroule, Le torrent déchaîné dans le ravin s’écoule, Les étoiles flamboient aux célestes parvis, Et le rapace atteint les ramiers poursuivis. Dans l’univers tout suit au jour le jour sa pente. C’est pourquoi quand le cœur est plein d’amour, il chante. Aussi mon cœur chantait ; mais il chantait tout bas. Sa muette chanson disait : Ne vois-tu pas Autour de nous, partout, dans le jardin, l’emblème, Ma chère, qui te peint au mieux celui qui t’aime ? Tourne les yeux, regarde, examine ces fleurs, Cassolettes de pourpre aux suaves odeurs, Croix de neige et d’azur, couronnes irisées, Grappes et bassins d’or : prive-les des rosées, Larmes que, dans leur sein, verse la sombre Nuit, Amante tout en deuil du beau soir qui s’enfuit, Détourne de leur front la pure et fraîche haleine Qu’en été les zéphyrs exhalent dans la plaine, Modérant les baisers de l’ardente chaleur Source du doux parfum, de la riche couleur, Tu les verras, bientôt, se flétrir, et, fanées, Sur la terre pencher leurs tiges inclinées ; Mais qu’une ondée arrose, en passant, leur sommeil. Qu’à l’aube matinale un rayon de soleil Vienne essuyer leurs pleurs : tu les verras, pressées. Pousser leur sève active en leurs tiges dressées Et, reprenant le jet de leur premier essor, Montrer le bleu du ciel à leur calice d’or. Ainsi, sous la tristesse alors que je m’incline, Qu’un regard adouci de tes yeux m’illumine, Tu verras se lever mon regard vers les deux Et, dans l’enivrement d’un bonheur radieux. Mon esprit enchanté, du sol, où morne il penche, Déployer dans l’azur l’élan d’une aile blanche. Voilà ce que chantait mon jeune cœur tout bas. Marie, en me voyant rêveur, ne parlant pas, Riait, me secouant, me disant : « Es-tu bête ! Et qu’est-ce qui te prend’ ? où donc as-tu la tête ? Ces poètes, toujours, se perdent dans les airs. Je parie à coup sur que Monsieur fait des vers, Car tu rêves debout et demeures en place. A quoi penses-tu donc ? » Je n’avais pas l’audace. Tant j’étais morfondu, de lui répondre : « A toi ! » Je préférais me taire, et je me tenais coi. Mais, plus abasourdi qu’un homme qu’on réveille, Je la suivais. Tantôt nous inspections la treille, Constatant que, déjà, le raisin mûrissait. Tantôt, marchant le long de l’eau qui bruissait, Nous donnions à manger aux carpes argentées. Nous pressions de nos doigts les pêches convoitées, Nous allions caresser la chèvre et son biquet, Tendre de l’herbe verte à la vache au piquet, Ou bien, à pleine main, jeter l’avoine aux poules Qui, se ruant vers nous, avides, jamais soûles, Prestement picoraient la graine sous le bec Des pauvres grands dindons penauds, gloussant avec Le bruit particulier au cheval qui s’ébroue. Puis je sifflais les paons pour qu’ils fissent la roue. Nous égrenions ainsi les heures du loisir, Allant, venant ensemble. Ah ! contre aucun plaisir Je n’aurais échangé l’âpre, la douce ivresse, Mélange singulier de trouble et d’allégresse, D’inquiets sentiments et de charme vainqueur Affolant ma raison et ravissant mon cœur. Tout m’était devenu fastidieux et fade, Hors son contact aimé : banale promenade Où nous traînait le lourd et classique landau, Par tout les alentours, quand le temps était beau ; Visites des amis, agapes de famille, Petits bals sans façon où l’on tourne et sautille, Sous l’œil des grands-parents, en un joyeux essaim, Une fois par semaine, aux sons du clavecin : Pêche sur les étangs, chasse au bois, pique-nique. Etre seul avec elle était mon rêve unique. « Lorsque l’été brûlant en ses après-midi Nous accablait par trop de son souffle alourdi, Côte à côte, à pas lents, par une grande allée Menant à la charmille ombreuse et reculée, Dont chaque extrémité s’arrondissait en arc, Le long d’une terrasse, au plus profond du parc, Nous allions rechercher la fraîcheur salutaire Sous le sombre berceau, tranquille et solitaire, Fait par l’agencement des charmes épaissis. Très souvent, sans parler, nous y restions assis Côte à côte et rêveurs, sur un vieux banc de pierre Dont les pieds se perdaient en des masses de lierre. La mousse de cent ans faisait craquer ses joints ; Sa dalle dégradée, et toute frusle aux coins, Comme un tombeau fermé ; dormant dans le silence, Contenait le secret de mainte confidence. Là d’autres, en leur temps, à cette heure du jour, Avaient d’un cœur saignant fait jaillir leur amour ; Là des mains sur des mains s’étaient enfin posées, Des hymnes de bonheur s’étaient improvisées ; Là des serments s’étaient dans l’espace perdus, Des baisers s’étaient pris et puis s’étaient rendus ; Là s’étaient échangés des espoirs et des craintes Dans l’ineffable élan de muettes étreintes. Et je restais pensif ! Oh ! si j’avais osé ! Devant elle, à ses pieds, sur le sable posé’, Tel un enfant confus aux regards se dérobe, J’aurais, cachant mon front dans les plis de sa robe, L’enserrant de mes bras, et baisant son genou. Murmuré tendrement : Je t’aime comme un fou ! J’aurais, trouvant l’accent qui berce et qui cajole, Répété mille fois cette ardente parole, Et, dans l’enivrement d’un bonheur surhumain, Appuyé mille fois mes lèvres sur sa main. Oui, mais je n’osais pas. Ma volonté troublée Manquait, à tout moment, l’occasion ailée. Mon esprit aux abois se sentait, sans répit, Profondément rongé par un amer dépit. Marie en vain cherchait à rompre le silence, En vain j’essayai, moi, de faire violence Au fol entêtement de ma stupidité. Mais j’en voulais au calme, à la placidité, A la sereine humeur de cette enfant tranquille Oui, ne s’expliquant point mon apparence hostile, S’efforçant de comprendre, et ne comprenant pas. De ses grands yeux ouverts m’interrogeait tout bas. Parlait-elle ? aussitôt je disais le contraire ; Involontairement ma verve atrabilaire Sottement entre nous creusait le désaccord. Je ne lui cédais rien, Plus je sentais mon tort, Plus la raison, le sens, le fait parlaient pour elle, Plus j’outrais malgré moi la futile querelle, Me retenant tout juste au propos acéré. Boudeur, je demeurais en dedans retiré Comme au fond du maquis un bandit de la Corse, Grattant nerveusement de mon ongle l’écorce D’une mince baguette en bois de coudrier. J’aurais voulu gémir et pleurer et crier ; Mais je me raidissais, sombre, muet, farouche. Le bourreau n’aurait pu me faire ouvrir la bouche. Elle, baissait les yeux, de son fin parasol Traçant, distraitement, des barres sur le sol, Et, pauvrette étouffant des soupirs au passage, Tristement me disait que je n’étais pas sage, Et que j’étais méchant. Puis elle s’en allait. Je bondissais, alors ; mon poing crispé cinglait, D’un coup sec et sifflant de ma souple badine, Le feuillage innocent d’une touffe voisine. Et le faisait tomber en pluie autour de moi. Dans mon absurde orgueil, pour le trône d’un roi Je n’eusse pas tenté de courir après elle : Cependant j’éprouvais une peine mortelle A la voir lentement se perdre à l’horizon. Mais bientôt, à mon tour, je gagnais la maison. Confus et repentant je montais dans ma chambre. Couché sur mon divan, amorçant un bout d’ambre D’un cigare allumé que je fumais distrait. Je me laissais confondre en stérile regret. D’honneur, je me trouvais un cavalier étrange ! Un joli poursuivant des grâces de cet ange ! Eu vérité j’étais un piêtre sire, hélas ! Et, mon cigare éteint, je relisais Faublas, Ce code des galants échappés du collège. Mieux qu’un rayon du ciel qui fait fondre la neige, Un regard de Marie, à l’heure du dîner, Savait calmer mon âme et la rasséréner. Guettant et saisissant l’occasion propice, Prévoyant son désir, escomptant son caprice, Je la reconquérais, et son doux abandon M’était le cher garant de son entier pardon. Elle jouait pour moi la valse ou la sonate Qu’elle savait me plaire ; et, penché sur sa natte, Aspirant son parfum dont mon cœur défaillait, Bien près d’elle, bien près, je tournais le feuillet. Mais lorsque j’appuyais, ayant éteint ma lampe, En un demi-sommeil, sur l’oreiller ma tempe, Je me représentais des drames enchanteurs Dont nous étions tous deux les principaux acteurs. Et toujours, à la fin, je voyais presque en rêve, Au moment où l’esprit du réel se soulève, L’autel illuminé. Tenant le torse droit, Ganté de blanc, vêtu de neuf, en frac étroit, Du bras gauche frôlant son voile de dentelle, J’étais agenouillé, grave et pieux, près d’elle. Tandis qu’à mon côté je la voyais prier, Un suisse, canne en main, la brette au baudrier, La hallebarde au poing, bel homme plein de morgue, Passait et repassait aux sons rythmés de l’orgue, Dont la voix grave et douce attendrissait le cœur. Les cierges, étoilant l’obscurité du chœur, Faisaient étinceler la chasuble et l’étole Des prêtres à l’autel achevant le symbole, Et les songes dorés, tout le temps du sommeil, Traversaient mon cerveau jusques à mon réveil. « Quand novembre est venu, ses tardifs matins blêmes De leurs baisers glacés bâlent les chrysanthèmes, Une sève alanguie et prête à se tarir, Pousse quelques boutons qui ne peuvent s’ouvrir Et, blanche le matin, ainsi qu’une épousée La, pelouse revêt son voile de rosée. Le souffle des autans sous ses à coups taquins, Ainsi qu’un potentat qui lance des sequins, Criant largesse au peuple, en essaims éparpille Les feuilles d’ambre roux et de couleur jonquille. Et l’on voit plus au loin les horizons brouillés A travers les rameaux des arbres dépouillés. Et la bise, en sifflant, fait d’une voix plaintive, Gémir plus tristement les roseaux de la rive. Les hirondelles ont, fuyant les durs frimas, Depuis longtemps, déjà, vers de nouveaux climats, Déployé l’envergure alerte de leurs ailes. Les hommes font alors comme les hirondelles, On part et l’on se clôt dans les chaudes cités. Nous partîmes aussi, vers la ville emportés, Au hou trot soutenu de deux chevaux solides Qui, dans une heure au plus, nous remirent valides Devant le seuil ouvert du logis respectif. Chacun à l’autre dit un au revoir hâtif, Et, pour ce jour, chacun gagna sa chacunière, Comme parlait Montaigne en sa franche manière. « Ce n’était plus le train intime, au jour le jour. La règle familière assurant le retour De l’heure consacrée à nos doux tête-à-tête. On se voyait souvent, et pour moi c’était fête, Bien que mon existence eût quelque peu changé Par les entraînements où je vivais plongé. Mais la vie, à Paris, est faite de la sorte Ou’aux faciles plaisirs la fougue vous emporte. Et puis, et puis... voilà... chez les jeunes garçons De l’âge que j’avais, la chair à des frissons Par trop impérieux et que rien ne réprime. On mord aux voluptés au-dessus de l’abîme. On n’est pas un ascète, encore moins un saint Revêtu d’un cilice et d’un rosaire ceint : Gaîment et follement on se donne carrière En cheval échappé qui saute la barrière. Sans hésiter on suit l’exemple des amis ; A leur opinion l’on est si fort soumis Que l’on veut ressentir, tant cette loi vous presse, L’incomparable orgueil de dire : Ma maîtresse ! A moins de posséder une âme de bedeau, Par-dessus les moulins on jette son bandeau. On ouvre l’œil alors, plus grand qu’une lucarne, Devant l’aimable sexe où le désir s’incarne. On ne peut résister au puissant argument D’une taille bien prise ou d’un museau charmant. Et puis le Padischah, dont la puissance arbore Ses larges pavillons aux rives du Bosphore, Dans son profond harem n’a pas tant de houris Qu’aux souhaits d’un jeune homme on recèle Paris : Actrices florissant sur de petits théâtres, Figurantes sans nombre et danseuses folâtres, Grisettes qu’on accoste, aux heures du matin Se rendant au travail d’un pas leste et mutin, Fillettes au minois à servir de modèle, Enfants par les deux bouts qui brûlent la chandelle, Modistes que l’on guette au coin du magasin Et qu’on attend, le soir, dans le café voisin, Gibier de la Chaumière et gibier de Mabille. Petit monde léger et de vertu fragile, Préférant de beaucoup les ébats au fuseau. Tout cela, j’en conviens, n’a pas eu pour berceau De Jupiter Tonnant la cuisse à tabatière ; Mais il paraît certain qu’en semblable matière, On ne distingue pas, plus d’un livre en fait foi, La fille d’un manant de la fille d’un roi A celle heure où, dit-on, toutes chattes sont grises. C’est pourquoi je fis bien des chansons aux marquises Dont les pères étaient chevaliers du cordon ! A Phoebus Apollo j’en demande pardon. J’adorais, cependant, ma petite Marie. C’est la vérité vraie. Il se peut qu’on en rie, Il n’en est pas moins sur que c’est la vérité. Ainsi, parfois, on sert une divinité Cachée à tous les yeux, reine du sanctuaire, Qu’en secret on encense au fond de son laraire, Tandis qu’on va rendant un culte férial A mainte déité de maint autel banal, Qu’on brûle du benjoin et qu’on répand la myrrhe Devant des dieux muets de bois ou de porphyre, Qu’on met, sans piété, les idoles des sens Dans les tourbillons bleus des nuages d’encens. Très souvent la pensée est fort loin du bréviaire, Le cœur n’est pas toujours auprès de la prière. Les poètes divins n’ont-ils point eu, d’ailleurs, J’entends les plus fameux et j’entends les meilleurs, L’image d’une femme exquise, lionne et belle An plus profond du cœur, comme en une chapelle ? Dante eut sa Béatrix, la seule qu’il chanta, Pétrarque eut Laure, et puis Boccace Fiammetta, Du Bellay son Olive et Ronsard son Hélène. De ces noms glorieux toute leur œuvre est pleine Et l’on ne connaît pas leurs vulgaires amours. C’est ainsi que j’avais au fond de moi, toujours, Fanal étincelant, douce idole chérie, Palladium sacré, l’image de Marie ; Et quand je me rendais au repas familier, Mon cœur suffoquait d’aise en montant l’escalier. Alors que j’arrivais, sa figure angélique, Son ravissant sourire et sa voix sympathique Reflétaient un bonheur dont l’éclair de ses yeux Trahissait l’étendue, et qu’il exprimait mieux Qu’elle ne l’eût pu faire en longue parabole. Je lui portais, parfois, des cadeaux d’une obole Qu’elle accueillait ainsi que des présents de prix, Les admirant avec ses beaux grands yeux surpris Qu’emplissait la douceur de sa sollicitude. Tout dans son moindre geste et dans son attitude, Tout, jusque dans le choix de son ajustement, A mon goût conformé toujours exactement, Témoignait d’un esprit désireux de me plaire. Elle y portait, d’ailleurs, assez peu de mystère. Et, dans cet abandon qu’ont les cœurs innocents, Elle fixait sur moi des regard incessants. Elle prenait mon liras d’avance, et puis, que sais-je ! Elle taisait aussi tout un petit manège Dans le but d’être, à, table, assise à mon côté, Déplaçant, en secret, mon rond numéroté, Corrigeant du couvert, lestement, l’ordonnance. Elle semblait ne voir que moi, dans l’assistance ; Elle aurait volontiers, je crois, mangé mon pain, Et trouvait pur nectar l’eau que versait ma main. Toute silencieuse, à peine entendait-elle Les plus joyeux propos que tenait tel ou telle. Mes discours seulement la mettaient en gaîté. Alors qu’en la soirée elle versait le thé Et qu’elle m’apportait très gentiment ma tasse, Elle savait y mettre une si bonne grâce Qu’elle avait l’air de dire : Il n’en est que pour toi. J’étais aimé, bien sûr, et tout en faisait foi. .l’entendais résonner ces deux mots en moi-même, Ces deux mots triomphants : Elle t’aime, elle t’aime ! On ne s’en doutait pas. L’aïeule s’appliquait A mener droit le jeu de son cent de piquet, N’étant point accessible à des pensers moroses. Quant au bon général, il ne voyait des choses Que ce qu’on en pouvait mesurer au compas, Et, quoi que nous fissions, ne le remarquait pas. Mainte fois, cependant, je le dis à ma honte, J’eusse fait, volontiers, marcher l’heure plus prompte. Au dehors appelé par un plaisir plus vif ; Et, je savais tirer d’un esprit inventif Le prétexte probant d’une honnête retraite Dont j’avais, de par moi, la raison toute prête. Je partais sans remords, j’allais au rendez-vous Rejoindre quelque part des folles et des fous. Hélas ! ce n’est que trop ainsi que sont les hommes ! Il ne faut pas nous voir meilleurs que nous ne sommes. « L’hiver, à ce train-là, passa rapidement. Je travaillais fort peu, suivant nonchalamment, Pour la forme, d’ailleurs, avec inadvertance, D’ennuyeux cours de droit, de distance en distance. L’école était si loin, et le plaisir si près ! A n’en pouvoir douter, c’était un fait exprès, Quand je pesais Cujas avec une Isabelle, La balance penchait du côté de la belle. Pour un seul chant d’amour, jeune épicurien, Cent fois j’eusse donné les œuvres d’Ulpien, Et tous tes beaux travaux, noble Jurisprudence. De Bartole à Troplong, pour une heure de danse, Ou la vive gaité d’un souper succulent. Un poète l’a dit en un vers excellent : « On ne peut contenter tout le monde et son père. » Le mien me reprochait souvent, d’un ton sévère, La perle de mon temps en folie égrené ; Or, quand il m’avait bien et bien morigéné, Quand il avait reçu ma sincère promesse, Pareil à ce pécheur au sortir de la Messe Qui s’en va, le matin, du repentir touché, Mais retourne, le soir, faillie cœur, au péché, Je reprenais le cours de la même existence, Et je ne pensais pas à faire pénitence. Le printemps ramena ses joyeux bosquets verts, L’été ses épis d’or, ses calices ouverts, Et, de près les suivant, la langoureuse automne Récolta de nouveau les moissons de Pomone. Septembre finissait. L’air était vif et pur La coupole du ciel tempérait son azur Sous le voile subtil de fines vapeurs grises. Des nuages, poussés par le souffle des brises, Légers et transparents, allaient, accumulés, Former des horizons de rose pommelés Et diaprés ainsi que l’on voit certains marbres. Les oiseaux, s’endormant dans la cime des arbres, Ayant fermé leur aile, avaient cessé leur chant, Et le Soleil, penché sur le lit du couchant, Derrière tous les corps faisait, en longues queues, Sur le sol, qu’il dorait, traîner des ombres bleues. Nos deux cœurs accordés scandaient à l’unisson Le beau rythme éternel de la même chanson. Nos âmes s’alliaient, l’une à l’autre mêlées. Nous marchions côte à côte au milieu de l’allée Où les grands marronniers sous leur ombrage épais Sans cesse maintenaient la fraîcheur et la paix. Des aromes exquis emplissaient l’atmosphère, Aucun bruit ne venait troubler le doux mystère, Que celui du gravier qui craquait sous nos pas ; Mais nous nous comprenions, car nous ne parlions pas. Nous allâmes tout droit vers le vieux banc de pierre. Nous nous assîmes là. Ma jeunesse était fière De trouver si léger le poids de mes vingt ans, De faire circuler la vie à son printemps En effluves de feu dans le sang do mes veines Et d’attacher ses yeux aux étoiles sereines D’un incommensurable et ravissant espoir. Je me savais aimé ; mais je voulais avoir Le suprême bonheur de me l’entendre dire Mieux que par un frisson, mieux que par un sourire. Avec la volupté de nous sentir chacun Baigné dans le milieu d’un fluide commun, Je pris entre mes mains sa petite main douce. Lorsque l’amour nous tient la volonté s’émousse : Aussi la chère enfant ne la retira pas. La serrant contre moi je murmurai tout bas, D’une voix qu’étranglait l’émotion extrême : « Marie, écoute-moi, depuis longtemps je t’aime ! » Elle ne répondit qu’en posant sur mon cœur Son front pur et charmant rougi par la pudeur Mieux que par le reflet du beau soir écarlate. O moment triomphal où la parole éclate En tendresse infinie, en superbes élans Et, jaillissant de nous, exprime en mots brûlants Le secret comprimé de l’intime pensée ! O douceur sans égale où la vie est bercée Par la sensation des premières amours Dans l’être tout entier s’imprimant pour toujours ! Etonnement divin qu’à cette heure on éprouve, Jamais, au grand jamais l’homme ne vous retrouve. Alors, tout palpitant, je lui fis mes aveux, M’interrompant cent fois pour baiser ses cheveux, Quand devant moi, soudain, au fond du fourré sombre, Je crus voir se dresser et disparaître une ombre... Marie, au contre-coup de mon tressaillement, Leva son doux regard empli d’étonnement ; Mais je sus maîtriser mon âme effarouchée, Et, saisissant sa tête en arrière penchée, Je mis, fixant des yeux ses yeux baignés de pleurs, Mes lèvres tout en feu sur ses lèvres en fleurs. « La cloche, au loin sonnant le rappel dos convives. Arrêta le transport des douces récidives. Nous pressâmes le pas pour arriver à temps. Et fûmes au perron, quelque peu haletants, Cinq minutes avant qu’on ne se mît à table. O destin ironique ! O sort inexorable ! Mon père était présent, revenu de Paris ! A coup sûr c’était lui qui nous avait surpris. Il embrassa Marie, et, d’une bonne étreinte, Il me serra la main sans dissiper ma crainte. Mais il dit quelques mots tout bas au général Oui, paraissant frappé comme d’un coup brutal, Eut un geste subit d’assez fâcheux augure. Ma grand’mère survint. Son aimable figure Me fit couler un peu de baume sur le cœur. Puis le maître-d’hôtel, avec cet air vainqueur D’un huissier proclamant que le conseil s’assemble, Annonça le dîner. Nous passâmes ensemble, A notre rang d’usage, en la salle à, manger : Gagner du temps, parfois, conjure le danger Et laisse s’entasser plus d’ombre sur nos fautes. Justement, ce soir-là, nous avions quelques hôtes. Le repas fut très gai. Mon père, en belle humeur, Des nouvelles du jour nous servit la primeur. Il parla de Rosas, de la pièce nouvelle, De la majorité de la reine Isabelle : Puis aborda bientôt des sujets plus joyeux. A peine si j’osais tourner vers lui les yeux. Cependant un coup d’œil jeté sur son visage Effaça presque en moi tout funeste présage. Il se pouvait très bien, grâce au voile du soir, Qu’il eût passé par là sans nous apercevoir. Je m’étais alarmé mal à propos, sans doute : L’esprit inquiété grossit ce qu’il redoute. Peut-être bien, d’ailleurs, étais-je halluciné. Si ce n’était, pourtant, rien moins qu’imaginé ? Ne pouvais-je, après tout, mettre à mon bénéfice Qu’il nous eût pris de loin pour des gens de service ? Le cas était probable et de grand réconfort. A m’en persuader je faisais mon effort. On se leva de table et, toute la soirée, Je me tins à l’écart, l’âme un peu rassurée. Cependant je pensai qu’il était à propos De m’en aller sans bruit me livrer au repos. De même qu’un soldat quitte un poste en cachette, Je disparus, gagnant ma paisible couchette. Le sommeil s’y montra rebelle et fugitif, Enfin sur mon chevet il s’abattit tardif, Et, fermant tout à coup mes paupières lassées, Il figea clans leur cours mes confuses pensées. Je songeai qu’embrassant Marie en plein salon. J’étais, pour ce méfait, saisi comme un félon, Et que, malgré les pleurs de toute l’assistance, Sans se laisser fléchir par sa, pressante instance, Mon père, qui siégeait sur un haut tribunal. Ayant pour assesseur l’excellent général, Ordonnait froidement, avec un air fort triste. Qu’on me coupa le chef comme à saint Jean-Daptiste. Alors mon être entier sursauta de terreur, Et je me réveillai tout frissonnant d’horreur. « Déjà l’on voyait clair. L’aurore magnifique Glissait par ma fenêtre un long regard oblique : Et l’archer de lumière, au centre du décor, Dardant par tout le ciel ses belles flèches d’or, D’un sang rose empourprait le front de l’aube blanche. Les cloches de l’église annonçaient un dimanche. Jour que je détestais, jour long, fastidieux, Mettant dans la maison tout un monde odieux Qui faisait un bazar du tranquille habitacle, Entre Marie et moi multipliant l’obstacle. La tête sur la main, le coude à l’oreiller, J’écoutais le logis bruyamment, s’éveiller Et croître toujours plus la rumeur continue, Mêlée à tous les bruits de l’allée et venue En pas retentissants le long du corridor. L’imagination, reprenant son essor, Renouvelait en moi l’émotion passée. Ma raison souriait de ma frayeur chassée. Mon esprit, détendu, qui se rassérénait, Aux souvenirs plus doux, calmé, s’abandonnait ; Quand j’entendis frapper doucement à ma porte : Mon père entra. Soudain la crainte et son escorte Derechef, à sa vue, envahirent mon cœur. Pourtant il n’avait l’air ni fâché ni moqueur, Et même son regard ébauchait un sourire. Il s’assit près de moi, puis il se prit à dire : « Je crois, mon cher enfant, que, de tous tes amis Passés, présents, futurs, il me sera permis, Sans émettre une idée absurde ou bien banale, Tant elle est concordante avec la loi morale, D’affirmer que je suis de beaucoup le meilleur. Donc écoule, et, surtout, bannis toute frayeur ; Je ne veux pas te faire un sermon de carême, On ne saurait vraiment contrister ceux qu’on aime : Tu ne travailles pas. Depuis un an et plus Tu vis dans le plaisir. Par des mots superflus Je n’entends pas prouver ce qu’ici je t’avance, Ce serait prodiguer en vain mon éloquence. Ta jeunesse s’émiette aux quatre vents du ciel. Cela c’est mal agir, je te le dis sans fiel. Mon Dieu ! le Droit t’ennuie. Institutes, Pandectes Sont choses que, de loin, sûrement, tu respectes, Mais qui, si j’ai les yeux tant soit peu clairvoyants, De près te font l’effet de monstres effrayants. Cesse, dès aujourd’hui, de t’en rompre la tête. La nature, aussi bien, qui t’a créé poète, En destinant tes pas à tout autre chemin M’a laissé le devoir de te tendre la main. Après tout, le métier, s’il ne nourrit son homme, Peut, quand il réussit, faire qu’on le renomme. Je sais que tout le monde aujourd’hui fait des vers. On connaît de ce jeu la face et le revers. Le poète, pourtant, n’est pas celui qui trime A caser l’hémistiche, à décrocher la rime. Ce n’est pas seulement celui qui du pinson Traduit la chansonnette aux roses du buisson, Qui se joue aux quatrains ou qui madrigalise En tournant des sonnets à, quelque Cydalise Et fait des triolets sur un rythme décent. C’est mieux que tout cela, car c’est celui qui sent, C’est celui qui connaît, qui conçoit, qui devine, Et qui peut revêtir d’une forme divine Tout ce qu’il a compris, aimé, vécu, souffert. Va donc ! prends ta volée au champ tout grand ouvert. Regarde, éprouve, apprends par toi-même la vie. Au grand banquet du monde où le sort, le convie Mêle à ton ambroisie un peu de brouet noir. Sache atteindre aux sommets sans broncher et sans choir. Et sans choir ni broncher, aussi, sache descendre. Connais l’homme, surtout, cherche-le sous la cendre, Surprends-le palpitant aux vivantes cités, Vois la nature libre aux lieux inhabités, Le désert est, parfois, plus peuplé que les villes ; Et tâche à déchiffrer le livre des sibylles. Après, si tu sais voir, tu sauras exprimer : Penser est beaucoup moins facile que rimer. Donc, bref, j’ai résolu, je le dis sans ambage, De te faire entreprendre un important voyage. C’est ma volonté ferme, et j’entends m’y tenir ; Il y va de l’honneur de tout ton avenir. La vie a son devoir. Honni soit qui la gâche ! Car dans l’oisiveté notre âme devient lâche. Celui qui prononça le plus bel oremus Fut le César mourant qui dit : Laboremus. Le travail c’est, vois-tu, la prière du brave. De son activité l’homme est toujours esclave, Et sans cesse il agit. On dit : ne faire rien : Crois-moi, mon cher enfant, on ne parle pas bien. Ne faire rien c’est faire une triste besogne Dont ne peut résulter que malheur ou vergogne. » Il se tut. Je compris. Sans m’imposer l’affront, Il m’avait dit mon fait, et je courbai le front, Accablé, tout pensif, absorbé dans un rêve, Sur ma tête sentant, suspendu comme un glaive, L’inévitable arrêt décidant de mon sort, Formulé par le juge en sentence de mort. « Des voitures, bientôt, versèrent l’avalanche De parents et d’amis, nos hôtes du dimanche. Marie et moi, dès lors, nous fûmes entourés, Par l’un par l’autre, hélas ! constamment séparés. Au déjeuner mon père annonça la nouvelle. Le général parut la trouver naturelle. L’aïeule, en l’apprenant, ne broncha même pas ; Signe auquel je vis bien qu’ils s’entendaient tout bas. Et que, la veille au soir, la chose décrétée, Entre eux avait été, sans doute, concertée. Ma tête bourdonnait, j’avais le sang aux yeux, Et Marie était pâle. Elle lit de son mieux, Devant l’indifférente et nombreuse assistance, Pour se donner un air de ferme contenance. Je vis bien qu’elle était dans le plus grand émoi. Et qu’elle n’avait pas plus de calme que moi. Il me fallut de tous, ainsi que d’ordinaire, Subir les compliments et le questionnaire : « Où pensez-vous aller ? Par où commencez-vous ? Combien de temps au plus serez-vous loin de nous ? » Et j’entendis vingt fois cet insipide adage : « Rien ne forme un jeune homme autant que le voyage. » Comme on le comprendra, j’avais l’esprit ailleurs, Et j’aurais voulu voir au diable les meilleurs. Oh ! quel ennui cruel pendant cette journée Qui me sembla durer plus longtemps qu’une année ! Je crus qu’à petit feu je m’en allais mourir. Marie était à tous. De me faire souffrir Chacun semblait avoir acquis le monopole. Je ne pus lui glisser une seule parole. On erra dans le parc en troupeau désoeuvré, Arpentant chaque allée, et, d’un pas mesuré, On rôda de l’étang jusqu’à l’orangerie. On visita l’étable ainsi que l’écurie, On vit le potager, les bâches à melons, Et, de là, dans la serre on traîna les talons. On fut dans le fleuriste où pâlissaient les roses. On revint par le parc ; on y lit quelques pauses Sur les bancs étagés tout le long du parcours Où chacun, pour changer, tint les mêmes discours. Le ciel s’était couvert, et, par un grain chassée, Notre bande échoua dans le logis, lassée, Les femmes au salon, en cercle babillard, Et, peu galants d’ailleurs, les hommes au billard. « Le dîner, lentement, prolongea ma torture. Tout ce que l’on y dit élargit ma blessure. Il s’acheva. Tandis qu’on prenait le café Et que chacun était à parler échauffé, Je vis subitement disparaître Marie. Ce fut comme un calmant mis sur mon âme aigrie, faisant tourner sans bruit la porte sur ses gonds, Je m’esquivai, rapide, et fus, en quelques bonds, Dans sa chambre, avec elle interdite et craintive, Telle, au sac d’un moûtier, une vierge captive. Moi, j’étais tout tremblant et mort d’émotion. N’écoutant nullement son adjuration De ne lui point causer un grave préjudice. Ah ! tout m’était égal ! Il fallait que je disse Ce qui, dès le matin de ce jour, m’oppressait. Pourquoi loin d’elle, hélas ! mon père me chassait. Il fallait qu’à l’instant, sans tarder, j’emportasse, Pour me fortifier l’âme d’une cuirasse, Le garant assuré qu’elle serait à moi, Le serment solennel de me garder sa foi, L’engagement sacré d’une amour éternelle. Marie alors pleura ; moi je pleurai comme elle. Mais avec un regard noyé de ses beaux yeux Où semblait resplendir le fond même des cieux, Elle me dit, montrant une tendresse extrême : » Tant que tu m’aimeras je t’aimerai de même ; Mon cœur le gardera, clos sur toi comme un fort, Et ne s’ouvrira plus, à moins que, triste sort ! Déserteur et laissant la pauvre abandonnée. Tu ne cherches, toi-même, une autre destinée. » Je la pris dans mes bras, lui fis mille serments. Traduisis mon amour en termes véhéments. Et couvris de baisers son visage adorable. Puis, m’échappant avec un élan incroyable. Comme un faon poursuivi m’élançant du palier. En quatre sauts je fus au pied de l’escalier, Et gagnai le salon, affectant de l’aisance, Certain qu’on n’avait pu remarquer mon absence. Marie aussi revint, cinq minutes après. Sans que rien en parût à nos hôtes distraits. Ils s’en furent, enfin, ensemble à la même heure. Chacun s’alla coucher. La paisible demeure Reprit, en un instant, son calme accoutumé, Et je pus m’endormir, le cœur moins opprimé, Non sans former, d’abord, mille projets frivoles De résistance absurde et d’entreprises folles. » Il fallut bien partir. Des larmes plein les yeux, A la chère maison j’avais fait mes adieux. Pareil à la victime offerte en holocauste. Jours et nuits, sans repos, nous courûmes la poste. Sur les chemins poudreux, de relais en relais. Pensif, près de mon père, emporté je roulais. Comme un fidèle ami qui sur son ami veille. Il avait désiré me conduire à Marseille ; Et je sentis bientôt mon esprit remonté Par le tendre secours de sa ferme bonté. Nous foulâmes enfin la noble Canebière Dont l’antique cité de beaucoup est plus fière Que Paris de son Louvre et Londres de sa Tour. Le paquebot partait à la chute du jour. Après avoir au mieux arrangé mes affaires. Après m’avoir tracé bien des itinéraires, Et m’avoir assuré le plus large crédit. Mon père me pressa dans ses bras, puis me dit. D’un ton qui trahissait toute son âme émue. Et dont le souvenir encore me remue : « Va, mon enfant, surtout sois un homme d’honneur. Si ta jeunesse emporte un idéal au cœur, Conserve-le vivant. C’est une récompense Meilleure, mais aussi plus rare qu’on ne pense Lorsqu’il s’épanouit dans la réalité. Un bonheur aussi grand veut être mérité. » Nous étions sur le quai. Dans une ardente étreinte Il me serra longtemps, Je pleurai sans contrainte. Mais déjà dans le port le navire chauffait. La foule à l’aborder bruyante s’étouffait. Je franchis brusquement la passerelle étroite. Je vis mon père encore agiter la main droite. Et disparaître au loin dans les ombres du soir. Le bateau, déployant son long panache noir. Au-dessus de mon front me cachant les étoiles, Laissa derrière, lui la ceinture de voiles, Nids de blancs alcyons qui dormaient sur la mer. L’âme sans cesse en proie à mon regret amer, Les yeux, toujours fixés sur le fuyant rivage, Je me sentis porter vers un lointain parage. Ecrasé sous le, poids de mon accablement. Mais je repris bientôt la vie au mouvement. La jeunesse pour elle a le beau privilège Que sa vitalité de tout fardeau l’allège : Sa sève, entretenant sa constante verdeur, Suscite les élans de son active ardeur. La loi qui la régit et qui la vivifie, D’elle lient écarté tout ce qui l’atrophie. Le changement qui fait surgir la nouveauté, Apporte du soutien à sa fragilité. Son esprit, réfractaire à la mélancolie, Se guérit des langueurs par un peu de folie. La curiosité l’attache à ses appas. L’occasion, volant au-devant de ses pas, Met la distraction à ses pieds répandue. Dieu mesure le vent à la brebis tondue. A peine débarqué je vis, assez presto, Gènes, Livourne, Pise et son Campo-Santo ; Mais je restai trois mois tout entiers à Florence, Pensant, lisant, rimant et rêvant à la France, Etudiant aussi, travaillant quelque peu Et flânant davantage, hélas ! j’en fais l’aveu. Je visitai Pérouse et je visitai Sienne, Bologne, Rimini, la gothique Ravenne, Et Mantoue et Plaisance et Milan et Turin : Voyageur toujours prêt, alerte pèlerin, Je parcourus des lacs les rives renommées, Passant l’été brûlant aux Iles Borromées Auprès de Ghiberto comte Borromeo. Je traversai Véronc où vécut Roméo. Je vins pour quelque temps m’établir à Venise, D’où, voguant vers Ancône à la première bise, Je revins m’embarquer à Civita-Vecchia. Je vis Naples, son golfe avec la blanche Ischia. Le Vésuve enfermant dans ses lianes le tonnerre, Capri que doit hanter le spectre de Tibère. Passant le double écueil, si funeste aux nochers. De Charybde et Seylla, bientôt sur ses rochers Je contemplai Messine en sa blancheur d’albâtre Levant sur le détroit son bel amphithéâtre. Pendant trois mois et plus, sans me lasser un jour, Courant de ville en ville, allant de bourg en bourg. Parcourant en tous sens l’ancienne Trinacrie, Admirant, enchanté, la fantasmagorie Des gorges et dos monts, des forêts, des torrents. Des sites merveilleux et toujours différents, Je vis Taormina, ruine pittoresque, Et près d’elle, dressé ; le volcan gigantesque, Le titanique Etna bicéphale et chenu, Dont la neige en tout temps blanchit le sommet nu. Je vis Catane, et puis l’antique Syracuse, Où je trempai mes mains dans la source Aréthuse, Après avoir franchi le San-Leonardo Qui roule dans son lit plus de cailloux que d’eau. En passant le Salso j’atteignis Agrigente Qui semble demander, grande aïeule indigente, Que l’on prenne en pitié ses temples renversés. Nobles débris, témoins de ses fastes passés. Trapani m’apparut, contemplant les Egades Pareilles à des nefs à l’ancre dans des rades. Enfin je vis Palerme en sa Conca d’Oro. Depuis le Madani jusqu’au cap Passaro, Du vieil Anacréon j’allai chantant les odes, Et traversai les monts Pélores et N’ébrodes, Chassant sur mon parcours, buvant le marsala, Me repaissant du miel des mouches de l’Hybla. « Lorsque je vins à Rome, au retour de Sicile, Pendant le carnaval, il n’était bruit en ville Que d’une femme jeune et de grande beauté, Dont la grâce, l’esprit, l’originalité Etaient à l’unisson célébrés à la ronde. Elle avait entrepris et fait le tour du monde. Sur son compte il courait mille étranges romans Dont elle avait rempli les pays musulmans Et l’on se racontait son fabuleux voyage. Bien qu’à Rome elle fût seulement de passage, Dans la Ville Sacrée elle donnait le ton. C’était l’enfant gâtée, unique rejeton D’un père bolonais et d’une mère anglaise Qui fut belle à ravir et, ne vous eu déplaise, Fille de George Quatre, à ce qu’on prétendait. Quant au père, il était marquis et descendait D’un de ces condottiers, gens de sac et de corde, Sans foi ni loi, bandits auxquels l’histoire accorde Une place durable en ses fastes sanglants, Féroces et lettrés, sauvages et galants. Parti de bas, routier, puis soldat mercenaire, Puis de Malatesta lieutenant sanguinaire, Par la ruse et la force il prit maintes cités. Il mêla des bienfaits à des atrocités. Par exemple, un matin, de passage à Viterbe, A l’auteur d’un sonnet il lit le don superbe De cinq cents florins d’or, pour l’avoir dit pareil Au dieu Mars conduisant les chevaux du Soleil ; Et puis, dans la journée, il viola sa fille. Mais le soir, comme, instruit de cette peccadille, Le bonhomme hurlait à se rompre le cou Jacques Squarcialupi, qu’il ennuyait beaucoup, Lui fit par un bravo dûment trouer la cape. Un beau jour il trahit l’Empereur pour le Pape. Celui-ci, par un bref, le lit comte romain ; Et, de nouveau, passant à l’Empereur germain, Il trahit à propos la cause de pontife. Si bien qu’en un rescrit revêtu de sa griffe, César, lui conférant le titre de marquis, Le nomma son vicaire au pays reconquis. Mais, fort adroit, il sut, bravant le vitupère, Détourner de son front les foudres du Saint-Père. Oui lui fit épouser la fille d’un bâtard Du bâtard d’Aragon. Et, bref, deux ans plus tard, Il reçut par le corps un bon coup d’arquebuse Devant Tagliacozzo, bicoque de l’Abruze. Ugo Squarcialupi, treizième descendant De cet aventurier, vivait indépendant Mais pauvre, toutefois, dans un palais antique Dont le délabrement était, mélancolique, D’une ancienne opulence escomptant les débris, Vendant par-ci par-là quelque tableau de prix ; Mais il ne laissait pas que d’escompter sa fille Pour peindre un jour à neuf son blason de famille, — Une peau de loup d’or sur un écu d’azur. — Et, de fait, elle était le type le plus pur Qui se put rencontrer des Alpes à Tarente. Elle avait un corps souple, une taille d’infante. Des bras qu’eût modelés Praxitèle à genoux, Un air tout à la fois profond, troublant et doux, Des petits pieds d’enfant, un buste de sirène, Un port d’impératrice et les mains d’une reine. Ses beaux cheveux, d’un blond superbe et concentré, Comme des paillons d’or sous un émail bistré, Encadraient un visage à la blancheur de neige Qu’eût réchauffée en rose un glacis du Corrège ; Et ses grands yeux voilés par de longs cils baissés, Pareils à des saphirs dans l’onyx enchâssés, Etaient de la, couleur des pâles violettes. Propre à désespérer les savantes palettes. Sa, voix vous remuait par son timbre vibrant Et son être exhalait un parfum enivrant. A son charme vainqueur chacun se devait rendre : Il fallait ou la fuir ou bien se laisser prendre. On disait qu’à Milan le prince Sigismond Avait conçu pour elle un amour si profond Qu’il en avait perdu le fil de sa logique. Le désarroi se mit dans le Conseil aulique lorsqu’on sut qu’il voulait, à ce qu’on raconta, Inscrire auprès du sien son nom dans le Gotha. Ce fut, on l’imagine, une tempête à Vienne Dont faillit s’effondrer la tour de Saint-Étienne. Le prince y fut mandé. Son père l’archiduc Fit si tôt et si bien, qu’un grand seigneur caduc, Par qui la Toison d’or était très convoitée, Epousa, sans retard, la belle à sa, portée. On passe bravement sur des points délicats Alors qu’on les franchit par des ponts de ducats. C’est aussi plus certain, quand le besoin nous presse. De tenir un seigneur que d’attendre une altesse. D’ailleurs, tant qu’on est jeune, on a le temps pour soi. Vieux mari prévoyant est sage ; c’est pourquoi Le galant conduisit sa femme le soir même Dans un de ses châteaux, au cœur de la Bohême. Maison lui fit mener un si grand train d’enfer, Que le pauvre seigneur, qui n’était pas de fer, A bout de jeu tomba subitement malade Et mourut. On le mit sur un lit de parade, Sa Toison d’or au col. En terre on le porta Fort magnifiquement... et sa veuve hérita. Elle garda son deuil en châtelaine sage. On assurait pourtant que, dans son voisinage, Le prince Sigismond avait son régiment. Deux fois sur quatre, au moins, une apparence ment. Bien des gens auraient vu, plusieurs jours par semaine. Un jeune colonel, à la mine hautaine, Monté sur un cheval dont il pressait le flanc, Pour toute compagnie escorté d’un uhlan, Et cela, parait-il, pendant plus d’une année, Suivre, à franc étrier, la route contournée De Prague au Budy-Wald, le long de la Moldau, Puis s’arrêter toujours dans le même château. On remarqua, faut-il avoir du temps de reste ! Que, dès que Sigismond et la princesse d’Este Eurent été conjoints par un nœud solennel, Nul ne vit plus passer le jeune colonel. « On ne peut, à vingt ans, vivre en anachorète : La comtesse, un matin, sortit de sa retraite. Comme elle possédait le nombre de quartiers Qui vous permet d’entrer dans les nobles moûtiers. Elle prit à la cour une place honorable. C’était là, de tous points, un parti désirable, Aussi les soupirants ne manquèrent-ils pas, Malgré de certains faits qu’on se contait tout bas. Son faste, sa beauté superbe, épanouie, Son grand train de maison tinrent Vienne éblouie. Mais elle valsa trop avec un archiduc. Lequel ? Je ne suis pas le prophète Abacuc. Affolant tout à fait ce très haut personnage, Elle troubla si bien son auguste ménage Que l’Empereur la fit sortir de ses Etats. C’était le temps encore où quelques potentats Régnaient maîtres chez eux et libres de tout faire. Elle obéit, ferma son hôtel séculaire, Réalisa des fonds et partit bravement. Sous l’excitation de son tempérament De sang de condottier et de sang d’Angleterre, Concevant le projet de parcourir la terre, Elle fit son début au monde d’Orient Où tout lui fut aisé, tout lui fut souriant. Ainsi, quand Ibrahim vit cette Européenne Passer dans la Musky, belle et marmoréenne, Il jura par la Mecque, en invoquant Allah, Qu’il permettrait, pour elle, au plus humble fellah De porter sa main vile à sa barbe sacrée. A Damas, le pacha, de sa jument cabrée Par un à-coup trop vif, sur le sol faillit choir, Comme il la rencontra qui contemplait, le soir, Les trois hauts minarets de la grande Mosquée. Tout un mois il en eut la raison détraquée. Elle tourna la tête au rajah de Delhy : Elle posa ses pieds sur le dus assoupli Des tigres familiers du sultan de Mysore, Monta l’éléphant blanc du grand roi de Lahore. Et, des Himalaya jusqu’au cap Comorin, Parcourant l’Inde entière, en un fastueux train, Elle vit escorter sa marche triomphale, Mieux qu’une Déjanire et mieux qu’une autre Omphale, Par tous les hommes forts, Hercules et Samsons, Hindous au teint bronzé, pâles Anglo-Saxons. Bravant, sans sourciller, les ardeurs du tropique, Elle avait parcouru l’une et l’autre Amérique, Navigué sur les lacs, escaladé les monts, Traversé les pampas, les steppes, les bas-fonds, Remonté le courant des fleuves exotiques. Franchi de grands déserts, vu des cités antiques, Doublé des caps lointains, tourné maint archipel, Habité sous la tente et dormi sous le ciel, Sans que zone torride ou zone glaciale Eût terni de son teint la blancheur liliale. « Ce fut chez don Henri, duc de Sermoneta, Prince de Teano, que l’on me présenta, Un soir, après diner, à cette femme étrange. Le fils de ce seigneur, le prince Michelange, Homme de grand esprit, sage, savant, humain, Libéral, et l’honneur du principal romain, Lui voulut bien nommer mon humble personnage. Près de la dame, alors, ainsi que c’est l’usage, Un moment je m’assis, très fort intimidé, Et lui fis, au hasard, un compliment guindé. Au premier survenant j’allais céder la place, Mais elle me retint, et je n’eus pas l’audace De me lever ; aussi je demeurai cloué Gomme un lourd bâtiment sur la grêve échoué. Je me sentais petit, obscur, mal à mon aise, Gêné, contraint, assis à demi sur ma chaise, Et, l’esprit confisqué, répondant de travers ; Elle, me regardait de ses yeux très ouverts Si fixement, avec une telle insistance, Que je crus tout à fait en perdre contenance, Quand un nouveau venu me sortit d’embarras, Et vint, la bouche en cœur, arrondissant les bras, L’air satisfait de lui, s’incliner devant elle. Alors je saluai bien bas la toute belle Et puis je me perdis parmi les spectateurs. Le nouvel arrivant était des serviteurs De la dame, et, vraiment, son parfait sigisbée, En toute occasion l’admirant bouche bée. Partout il J’abordait, la suivait en tout lieu, Se tenait dans sa loge aussi ferme qu’un pieu, Escortait sa voiture à la villa Pamphile, A la villa Borghèse, et dans la double file Que forment, bout à bout, les carrosses romains Tout le long du Corso, promenoir des mondains. C’était un gros garçon que le prince Odoacre, De noblesse d’Eglise, et qui datait du sacre D’un pontife enterré voilà quatre cents ans, Le plus enclin de tous les épiscopisants Aux générosités d’un cœur avunculaire. Don Odoacre avait un esprit téméraire. Jamais, en aucun cas il ne doutait de lui. Four qui, bien fermement, il croyait fait autrui, Et gaîment il montrait celle belle ignorance Qui lui semblait aller aux hommes de naissance : De la sienne orgueilleux, il ne soupçonnait pas Qu’à des rois couronnés il dût céder le pas. Pour peu qu’on l’y poussât, à qui voulait l’entendre. Sans se faire prier il donnait à comprendre Qu’étant, sans doute aucun, le premier des Romains, On devait voir en lui le premier des humains. C’était un homme heureux que le prince Odoacre, Chez les cœurs féminins pensant faire massacre Rien qu’à montrer ses dents et son teint rubicond, Sa main, qu’il avait belle, et son nez de faucon. Je l’aperçus de loin clans des poses penchées S’étalant, satisfait des phrases ébauchées : Mais j’aperçus aussi, simple petit détail, La comtesse bâillant derrière l’éventail. Don Michelange, alors, en me voyant sourire, Me dit : « Ce gros poisson ne se fera pas frire, Parce qu’il est de ceux que pécheur bien appris Rejette en liberté sitôt qu’il les a pris ; Mais croyez en l’avis d’un homme peu morose : Avec vous, mon enfant, ce serait autre chose Si vous étiez tenté de mordre à l’hameçon ; C’en serait fait de vous, mon trop joli garçon. Faites votre profit d’un conseil charitable. » Que me voulait-il donc ? J’étais invulnérable ! « La foudre, quelquefois, frappe d’un coup mortel La statue érigée au-devant de l’autel, Sans que l’idole bouge, et le saint en prière Ne saurait deviner la brèche meurtrière, Ni douter un instant de la solidité Du dieu resté debout dans son intégrité : Mais qu’un coup d’aile, un souffle, une brise, une haleine Ebranle tant soit peu l’atmosphère sereine, Et le marbre, aussitôt, roule sur le pavé. Je croyais enfermer dans mon finie, rivé, Le souvenir constant de ma chère Marie ; Je croyais l’adorer avec idolâtrie. Lui donner ma pensée et lui vouer mon cœur, Et je ne voyais pas que le hasard moqueur Posait sur son image une image étrangère, Tout d’abord, il est vrai, transparente et légère, Une ombre, une vapeur, mais prenant chaque jour Dans plus de consistance un plus ferme contour. En vain je me disais : Quelle plaisanterie ! Je donnerais cent fois, pour un doigt de Marie, La noble aventurière et toutes ses beautés. Ses suspectes façons et ses airs affectés. Quoi ! j’irais me livrer au jeu d’une coquette Comme un pauvre volant battu d’une raquette, Et qu’on laisse à la fin, triste objet inommé, Dans un coin, au rebut, sans forme et déplumé ? Pour cela, non, vraiment ! Oh ! combien je préfère La simple et douce enfant qui n’a vu de la Terre Que la route joignant Paris et Saint-Germain ! Pourtant j’étais jaloux du gros prince romain, Et je supportais mal sa présence assidue. Pourtant je me sentais l’âme toute tendue Alors que je passais quelques instants, le soir, Chez celle indifférente, et rien que pour la voir, Puisque je m’y tenais à l’écart, en silence. Je la considérais, charmante d’indolence, Ecoutant, l’œil perdu dans un rêve lointain, Les propos amoureux du galant palatin, Tandis que, très souvent, le feu de ses prunelles Faisait jaillir sur moi ses vives étincelles. Je n’y prenais pas garde. On m’avait raconté, Mais ce pouvait bien être à plaisir inventé, Que, par un jeu du sort, les traits de mon visage Rappelaient tout à fait ceux d’un grand personnage Qu’avant même d’avoir épousé son barbon Elle avait, paraît-il, aimé pour tout de bon. En vérité ! voilà qui vous fait belle jambe, Un regard d’un moment, feu de paille, qui flambe Et s’éteint, pour après vous laisser dans la nuit Comme un aveugle errant qu’aucun chien ne conduit. Pourtant ce regard-là je l’attendais sans cesse, Et je ne bougeais plus de chez l’enchanteresse. Je sentais qu’avant peu je m’allais affoler ; Mais je ne pouvais pas me résoudre à parler. Aussi je me tenais dans un coin, en sauvage, Ecoutant à demi ce commun bavardage Que, sans y penser trop, partout nous appelons L’éloquence du monde et l’esprit des salons. Cependant, un beau soir, comme on quittait la place, La comtesse, voulant, je crois, rompre la glace, Me dit avec son air aimable et langoureux : « Parlez-vous quelquefois, mon jeune ténébreux ? — Quelquefois, oui, Madame, et malgré l’apparence : Mais, la plupart du temps, je crains la concurrence, » Répondis-je. Et, partant sur ce mot de gamin, Je m’inclinai vers elle en lui baisant la main. « Un proverbe connu circule en Italie. Couvrant la vérité par une anomalie. Il dit : Suivez la femme et la femme vous fuit. Mais si vous la fuyez, la femme vous poursuit. Les dames n’y sauraient trouver rien qui les vexe. Car l’adage s’applique à l’un et l’autre sexe. Affriandés qu’ils sont par le fruit défendu. Eh bien ! décidément, je me sentais mordu. J’avais plus de désir, certes, que de tendresse, La vanité faisait le fond de mon ivresse, C’était chose assez basse et digne de mépris ; J’en convenais en moi, cependant j’étais pris. Alors je me disais : Ce n’est qu’une aventure, Qu’une flamme qui luit, qui brûle et qui ne dure, Qu’une courte entreprise en dehors des confins, Escarmouche secrète à tromper les plus fins, Qu’un simple coup de main sur la terre étrangère. Puis on sait, après tout, que jeunesse est légère. Note : poème scindé en deux parties en raison de sa longueur.
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