Poème
Histoire d’avant-hier (seconde partie)
par Claudius POPELIN
« Rome entière allait voir courir les barberi. Qu’attendait, au Corso, tout un peuple ahuri. Petites gens, bourgeois, monde aristocratique. Prêtres laissant l’église et marchands la boutique, Campagnards accourus de tous les alentours, Hommes, femmes, enfants, en immense concours, Etaient là, foisonnant, pressés. Sans cesse accrue, La foule se tenait compacte dans la rue. Palais patriciens, plébéiennes maisons, Façades, arborant enseignes ou blasons, La montraient s’agitant aux balcons, aux fenêtres, En bas, en haut, partout, et tant de milliers d’êtres Demeuraient attentifs, béants, le cou tordu, Guettant le bref moment, dans la fièvre attendu, Où quelques chevaux nus, sans cavalier ni bride. Passeraient devant eux en un galop rapide. Moi-même j’étais là, dans un vaste palais Rempli de spectateurs. Pourlant je circulais Très librement et seul par tous les salons vides. Les hôtes, fort nombreux, mais du spectacle avides. S’étouffant pour mieux voir, encombraient le balcon Où j’entendais parler l’homme au nez de faucon. Dans sa cour incessante et dans sa politesse. Sans trêve ni repos, séquestrant la comtesse. Alors, sur une feuille arrachée au carnet. Dans un coin, au crayon, j’écrivis ce sonnet Que, depuis un instant, je roulais dans ma tête. Sous le titre sans fard de : La Belle et la Bête : Elle est grande, elle est svelte, et l’éclat de ses yeux. Auprès duquel celui des matins semble terne, Comme une eau de saphir au creux d’une citerne Est d’un azur plus tendre encore que les cieux. Sa blonde chevelure en doux reflets soyeux Resplendit tout autour de son front qu’elle cerne. Parait-elle ? aussitôt mon être se prosterne Devant tant de beauté, don suprême des dieux. Cependant mon courage en la voyant chancelle. Je n’ose l’approcher, je reste éloigné d’elle ; Mais j’envie à mourir un fat, très résolu, Qui s’assied, qui se penche et prend toutes ses aises, Et lui parle de près... Sans doute qu’il a plu. Car un sourire d’or s’entr’ouvre à ses fadaises ! « Cela fait, et l’ayant plié soigneusement, Je pus, sans être vu, le glisser vivement Dans un très petit sac, réceptacle commode Que portaient, en ce temps, les femmes à la mode. Et sur un guéridon près d’autres déposé. Puis, en considérant ce, que j’avais osé. Je m’en fus, et j’allai me mêler à la foule En bravant, tout rêveur, ses remous et sa houle. « Le soir même, à, l’hôtel, on me remit un pli Mignon et satiné, fleurant le patchouli. L’ayant ouvert, j’y lus : « Sachez, mon beau poète. Que si, parfois, la Belle a recherché la Bête, Il n’en faut pas trop tôt conclure qu’elle eut tort. Chien vivant, après tout, vaut mieux que lion mort. La femme ne saurait tolérer qu’on la fuie ; Soyez-en assuré : pour peu qu’elle s’ennuie, On la verra toujours préférer, c’est un fait, La, sottise qui parle à l’esprit qui se tait. Quand ce qu’on pense est tel que vous savez l’écrire, C’est duperie, au moins, que de n’oser le dire. » Etait-ce un tendre aveu ? n’était-ce qu’un défi. Qu’une ironie, un piège, un persiflage ? Fi ! Avec tant de beauté l’on n’est point si cruelle. Je m’efforçai longtemps, au fond de la ruelle. Dans l’ombre de la nuit d’évoquer le sommeil : Mon esprit inquiet, me tenant en éveil. Rendit jusqu’au matin mes tentatives vaines : Car je sentais, alors, circuler dans mes veines. Tantôt avec effroi, tantôt avec plaisir, Me consumant le sang, la rage du désir. O désir ! soif ardente et jamais apaisée Qui, dans le long parcours de la plaine embrasée Où l’homme, aventuré, s’épuise et se morfond, Nourrit en lui l’espoir de la source sans fond ! Appétit que provoque et maintient le mirage De la fraîche oasis au décevant ombrage, Et qui, toujours offrant au pèlerin tenté Les trésors succulents des fruits de la beauté. Ne laisse entre ses mains, qu’un feu constant dévore. Que du sable et du sable et que du sable encore ! O désir ! tu m’avais envahi tout entier : Vaincu, je te subis sans demander quartier. « A la fin du carême elle était ma maîtresse. Je ne dépeindrai pas une pareille ivresse ! Que d’obstacles, pourtant, s’élevaient entre nous, Venant, à chaque instant, troubler nos rendez-vous : Rigides lois des mœurs, despotisme du monde. Visiteurs importuns, fâcheux que Dieu confonde. Spectacles et galas que les gens de loisir Jettent étourdiment, sous couleur de plaisir, Sans pitié des amants qu’ils gênent et séparent, Au travers du bonheur, sots devoirs qui s’emparent Du meilleur de la joie, esprits inquisiteurs, Curieux et méchants regards des serviteurs, Incidents imprévus qui hachent la journée. Légion d’ennemis après nous acharnée, Contrainte insupportable à chaque instant qui naît Dans une ville étroite où chacun se connaît. Il semblait, chaque jour, que la fortune avare Nous vînt distribuer l’occasion plus rare. Mais, par contre, c’étaient, chaque jour, entre nous Des transports plus ardents et des élans plus fous. Telle est la stricte loi : par une bouche étroite La gerbe d’eau jaillit et plus loin et plus droite. Cependant j’endurais un plus réel tourment Que ne souffrit Tantale, et j’étais constamment Pareil à l’affamé qu’on tiendrait à la diète, Dévorant en secret mon festin miette à miette. Goutte à goutte buvant la liqueur que j’aimais. Eh quoi ! pensais-je alors, n’aurai-je donc jamais L’amour des pleines nuits et des pleines journées, Ni les heures au gré du cœur abandonnées, Ni les libres abords, ni l’exquise langueur D’où naît, après un temps, la superbe vigueur, Ni les beaux soirs passés dans la sereine extase, Rêve voluptueux de l’âme qui s’embrase. Ni les matins livrés au juvénile orgueil, Comparable à celui du héros sur le seuil De l’hypêtre sacré, du divin édifice, Où sa main sur l’autel a fait le sacrifice, Et, triomphalement, posé le laurier vert, Symbole de victoire, au front du temple ouvert ? N’aurai-je donc jamais les longues causeries, Echange de tendresse et de cajoleries, Dans le balancement du fragile bateau Que laisse le rameur aller au fil de l’eau, Ni le livre qu’on lit le soir à la veillée. Ni l’entrelacement des bras, sous la fouillée, Quand vaguement rêveurs s’en vont les amoureux Se perdre au fond des bois par les sentiers ombreux, Ni les instants sans prix qu’on passe à ne rien dire, Silencieux accents, langage qu’on soupire, Muette expression qu’en tout temps ont compris, Par les yeux, seulement, ceux qui sont bien épris ? Oh ! vivre un rêve à deux dans une solitude, Terrestre paradis, douce béatitude ! Parfois je lui criais : « Fuyons, allons au loin, Puisque nous nous aimons, cacher en quelque coin La libre expansion de notre amour secrète, Loin des vaines rumeurs, au fond d’une retraite, Loin des indifférents, des méchants, des jaloux. Sur la plage écartée où d’aimer il est doux, Dans l’asile où l’amant ne dispute à personne Le sourire octroyé, le regard qu’on lui donne, Où de l’être adoré rien, mais rien n’est perdu, Où l’amoureux n’est pas constamment morfondu, Contrecarré toujours et passant à toute heure Du dépit qui l’angoisse à l’espoir qui le leurre ; Mais où, sans cesse, il peut avoir absolument A lui tout seul la femme aimée éperdument ! » Alors je l’adjurais de fuir, de quitter Rome. Elle me plaisantait, disant : « Mon Dieu ! quel homme ! Voyez comme il est jeune et comme il fait l’enfant ! Ne sait-il pas qu’on l’aime ? Hélas ! il se défend D’être heureux tel qu’il est. Il veut donc que la Terre Se lève contre nous et nous jette la pierre ? « Et puis elle enfonçait la main dans mes cheveux, M’attirait tout contre elle, et d’un baiser ou deux Calmait le sombre accès de ma mélancolie. Aussi bien mon désir était grande folie ! Bonheur qu’on réalise est tout prêt d’être mort ; Vouloir toute la joie après laquelle on mord C’est vouloir, d’un seul coup, la sceller dans la tombe. Il faut, dès que le fruit est mûr à point, qu’il tombe. « Un matin, au réveil, je demeurai surpris, En ouvrant une lettre au timbre de Paris. D’apprendre que mon père allait venir à Rome. Je fus bien plus troublé que satisfait, en somme. Il amenait Marie avec le général, Et leur voulait montrer le Pape au Quirinal Bénissant l’univers et la Ville Elernelle. Ah ! quelque temps plus tôt, combien cette nouvelle, O trop fragile cœur ! d’aise l’eût fait bondir ! Mais le rameau coupé ne peut plus reverdir, Mais la plume arrachée à l’aile des colombes, Que fait tourbillonner la spirale des trombes, A l’aile ne saurait jamais se rattacher ; Mais la flèche, dans l’air, que lance au loin l’archer, Sur son parcours jamais ne retourne en arrière : Jamais le blanc paros ne revoit sa carrière. A de pareils destins les cœurs sont dévolus. Ce qu’ils perdent un jour ne revient jamais plus : Et le doux bengali s’enfuit dans le bocage Si l’on ne ferme pas la, porte de sa cage, Ou bien, si l’oiseleur, négligent de son sort. L’oublie, avant le soir il trouve l’oiseau mort. « Mon cœur ne battait pas ; mais il était en proie A d’inquiets pensers tout le long de la voie Où j’allais au devant de mes chers voyageurs. J’aperçus un point noir, au loin, sur les rougeurs Du bord de l’horizon, tout au bout de la route. Ce point venait croissant ; c’étaient eux, plus de doute. Mon voiturier poussait et fouettait son cheval Qui, soufflant, galopait à l’encontre, en aval. Nous nous reconnaissions, nous nous parlions du geste. Bientôt je m’élançais à bas du coche, leste, Et, dans l’extrême ardeur de nos embrassements, J’étouffais le souci de mes pressentiments. « Je me multipliais, faisant le cicérone, Agissant, remuant, sans laisser à personne Le loisir de goûter une heure de repos, Sans cesse accommodant toute chose à propos Afin de m’éviter le moindre tête-à-tête : Toujours pressé, toujours en l’air, toujours en quête D’occasion nouvelle à notre activité Pour céler le secret de ma déloyauté. Chaque jour nous allions de ruine en ruine : Tantôt nous nous portions ensemble à la Sixtine, Et nous demeurions là, muets d’étonnement, Sous la voûte et devant le sombre Jugement Où le grand Michel-Ange en son génie éclate ; Tantôt nous admirions le divin Urbinate, Tantôt nous visitions le Campo-Vaccino, Les rochers de Tibur, les pentes d’Albano, La cour d’un vieux palais, quelque villa superbe Aux marches d’escaliers que rongent des brins d’herbe ; Tantôt nous parcourions, au trot de nos chevaux, La voie où sont dressés des spectres de tombeaux. Nous allions, sans passer stèle, colonne ou pierre, De la Meta Sudans aux marches de Saint-Pierre, Et, d’autel en autel par un maître embelli, Depuis le Vatican jusqu’à l’Ara-Coeli. Nous allions, sans passer arches, voûtes ou porches, Voir le vieux Colisée à la lueur des torches, Ouvrant, gouffre béant, son immense entonnoir Aux astres d’or semés sur le firmament noir. Marie était sereine et jouissait des choses, Le front épanoui clans tout l’éclat des roses ; Car elle était heureuse et confiante en moi. Son âme se berçait dans le plus doux émoi, Nul doute ne venait obscurcir de son ombre Le beau ciel lumineux de ses rêves sans nombre, Et son bon petit cœur se sentait dominé Par le plaisir de battre et de s’être donné. J’étais assez honteux de mon hypocrisie ; Mais, hélas ! je souffrais jusqu’à la frénésie, Et cela d’autant plus que c’était plus caché, De me sentir ainsi tout le temps empêché Par cet amour nouveau qui faisait ma folie. Oh ! le breuvage amer et bu jusqu’à la lie ! Oh ! le supplice étrange et trop bien mérité ! Oh ! le rôle odieux fait de duplicité, Répugnant au possible à ma droite nature ! Bassesse du mensonge, opprobre du parjure ! « Par-ci par là je pus m’échapper un instant, Courir chez ma maîtresse, arriver palpitant ; Mais elle m’accueillait d’un air assez maussade. Et, payant mon élan d’une pauvre embrassade, Demandait, chaque fois, avec un ton piqué, Si j’allais être ainsi bien longtemps confisqué, C’étaient d’aigres propos lancés sur ma famille. Elle m’interrogeait sur celle jeune fille Que chacun me voyait accompagner partout ; Cette privauté-là n’était pas de son goût. Etait-elle jolie ? et quel âge avait-elle ? L’heure passait ainsi, fuyait à tire-d’aile. J’enrageais de dépit, de désir comprimé. J’étais venu bouillant et d’amour enflammé : Elle me rabrouait, tenait la dragée haute, Comme on badine avec un petit chien qui saute. J’implorais vainement sa raison. Egaré, Je perdais le bon sens, et je partais outré Contre ce cœur de glace et cet esprit acerbe, Rèvant d’assassiner cette femme superbe. « Je revenais aux miens qui me trouvaient distrait, Préoccupé, tendu, montrant par plus d’un trait Que ma pensée était fort loin d’eux promenée. Marie avait alors une mine étonnée, Comme quelqu’un qui cherche et ne peut retrouver L’enchaînement de faits qu’il aura dû rêver. Une fois, par hasard, nous fûmes seuls ensemble ; Mais, tel qu’un professeur dont la faconde assemble, Devant son écolier, preuve sur argument, Je ne m’arrêtai pas de parler longuement, Et lui tins des discours d’une extrême abondance Sur les arts de l’Antique et de la Renaissance. Je sentais qu’à me taire il faudrait m’expliquer. Que nécessairement je devrais évoquer Le souvenir vivant de nos amours passées, Et que, sans doute, alors, mes paroles glacées Révéleraient trop bien ma lâche trahison. Aussi je prodiguais l’exemple et la raison, Je parlais et parlais, l’œil fixé sur la porte. Escomptant le secours que d’ordinaire apporte A l’entretien gêné le premier arrivant. Elle n’écoutait plus, et soudain se levant, Elle fut s’accouder à la haute fenêtre. Je ne la suivis pas. J’aurais donné, pour être En ce fâcheux instant bien au loin emporté, Le meilleur de ma vie et de ma liberté. Je me lus. Ah ! ce fut un douloureux silence ! Je sentais là ce cœur percé d’un coup de lance, Et, pourtant, je restais assis sur mon fauteuil, Sans prononcer un mot, sans une larme à l’œil ! Mais le respect humain me forçait à me taire. Enfin le général survint avec mon père Qui s’écria gaiement : « Bonsoir, les amoureux ! » On l’avouera, c’était un mol malencontreux : Un mot qui me cingla comme un coup de cravache. J’en perdis contenance et, mordant ma moustache, Me sentant et rougir et pâlir tour à tour, Je répondis fort bas en prenant un détour. Heureusement le soir sur notre mine sombre Avait mis à propos le voile de son ombre. « Tout futur Ictinus, Phidias ou Zeuxis Qu’héberge pour un temps la villa Médicis. Vers le milieu d’avril, usage séculaire, Expose les envois dont il est tributaire, Aux yeux de l’étranger comme du citadin, Dans le grand péristyle ouvert sur le jardin, Magnifique loggia, grand hall, vaste salle Où de Napoléon la tête colossale, OEuvre due au ciseau du sculpteur Canova, Préside à ce concours fameux que releva L’esprit réparateur du consul Bonaparte. L’accès en est facile et l’on entre sans carte. La ville entière y court, les petits et les grands Jugent là sans appel, capables, ignorants. Ce qu’à Paris, plus tard, flatteuse ou satirique, Remet sur le tapis madame la Critique, Plus tranchante cent fois que l’ukase d’un khan, Plus infaillible aussi qu’un bref du Vatican. Les peintres, si j’en ai conservé la mémoire, Car cela se passait sous le pape Grégoire, Etaient Hébert, Brisset, Lebourg et Biennoury, Lanoue et Barrias, ainsi que Damery. Chacun, hors celui-ci de récente fournée, Exhibait au public son œuvre de l’année. Gruyère et Cavelier, entre tous les sculpteurs, Surent par leur envoi charmer les visiteurs. Comme on le pense bien, nous étions là tous quatre A voir, à discuter, à peser, à débattre Qualités ou défauts des morceaux exposés. Cependant qu’à cela nous étions amusés, Un groupe nous croisa, J’aperçus la comtesse Que je dus saluer en toute politesse. Des galants empressés marchaient à ses côtés, Gesticulant, tenant des propos apprêtés. Elle allait, redressant sa taille de statue. Marie était assez modestement vêtue ; Mais le parfait bon goût de son ajustement, Son maintien comme il faut, son visage charmant, Sa chevelure au mieux sur son front agencée, La belle grâce à flots sur elle déversée, Et ce je ne sais quoi de l’air parisien, Quelque chose de simple et de patricien, En faisaient un ensemble exquis, incomparable, Un type sans égal, d’un aspect adorable. Il fallait que je fusse alors ensorcelé, Pour ainsi demeurer à ce point aveuglé D’aller lui préférer celle folle étrangère Dont l’amour était vain et chose mensongère. Pour ne pas remarquer, malgré ma déraison, Tout ce qu’elle gagnait, à la comparaison, Pour ne pas, sur-le-champ, sans hésiter, lui dire : Je te reviens, Marie, excuse mon délire ! La comtesse passa, la toisant d’un regard Hautain et provocant plus aigu qu’un poignard, Et ce fut tout. Le soir j’allai chez ma maîtresse, En emportant au cœur une morne tristesse. « On avait, tout le jour, souffert du siroco. Le tonnerre grondait et secouait l’écho. Dans l’atmosphère en feu se démenait l’orage, Et, zébrant l’horizon, les éclairs faisaient rage, Je redoutais assez que le premier abord, Vu notre état d’esprit, ne tournât au discord ; Et j’entendais, gardant une attitude ferme, Etouffer aussitôt la querelle en son germe. Je la trouvai chez elle, et seule, par hasard, Dans un déshabillé montrant le plus grand art, Sur un divan assise ou plutôt étendue, La longue chevelure élégamment tordue, Les bras nus dans la manche ouverte du peignoir Dont l’entre-bâillement laissait apercevoir L’admirable contour de ses beaux seins de neige, Et dont la souple étoffe en tissu de barège Voilait, sans les cacher, les lignes de son corps. Je me tins sur la porte, immobile ; elle, alors, A ma grande surprise, avec un doux sourire. Avec un air divin que je ne saurais dire, Vint à moi, m’étreignit, et, pleine d’abandon, Mieux qu’un enfant contrit me demanda pardon. Puis elle m’entraîna sur le divan, près d’elle : Me fascinant du feu de sa claire prunelle, Émue, elle me dit : « Fuyons, allons au loin, Ainsi que tu voulais, cacher en un recoin Notre commun amour ! Que rien ne nous arrête : Partons, partons demain. Tiens, je suis toute prête. Quand je te refusais ce bonheur, j’avais tort ! Va ! je suis dans ta main comme un oiseau qui dort, Comme un fruit sous ta dent, comme une fleur cueillie ! » Oh ! de son cœur, alors, la prière jaillie Me passa sur le cœur en effluves brûlants. Elle entoura mon cou de ses deux beaux bras blancs, Moi je nouai des miens son flexible corsage, Et ce fut pleins d’élan, pleins d’amoureuse rage Que nous lûmes ensemble, aux reflets de l’éclair, Le poème éternel et vainqueur de la chair. « Je regagnai l’hôtel, plus défait qu’un homme ivre. Mon père m’attendait en feuilletant un livre. Marie était couchée. Elle se sentait mal De ce temps orageux, et quant au général, Il s’en était allé dîner à l’ambassade Chez le comte Rossi, son ancien camarade. Mon père demanda qu’on nous servit chez nous. C’était un homme bon, grave, sensible et doux, Ce que, communément, on nomme un philosophe. Son esprit était large et de virile étoffe ; Son cœur, enclin sans cesse aux nobles sentiments, Souffrait des compromis et des atermoiements, Et son regard bien franc, qui commandait l’estime, Laissait voir jusqu’au fond de sa pensée intime. Le repas fut très court, un peu silencieux ; Mon père était pensif, et j’étais soucieux. La table desservie, il m’offrit un cigare, Et me dit : « Mon enfant, il faut, sans crier gare, Aborder entre nous un sujet important. Es-tu bien assuré d’aimer encore autant Celle à qui tu semblais avoir voué ton âme ? L’oubli n’aurait-il pas amoindri cette flamme, Et ton cœur, peu solide et par son souffle atteint, Est-il froid, maintenant, comme un foyer éteint ? Mais si, résistant bien aux assauts de l’absence, Ce cœur, barricadé dans sa ferme constance, A su garder intact l’idéal emporté, Il est temps que cela te soit enfin compté. Marie en est le prix. Malgré ton âge tendre Tu n’as qu’à t’avancer, mon ami, pour la prendre. Le bonheur n’est que trop un être fugitif, C’est un papillon d’or étincelant et vif Qu’il nous faut prestement saisir par les deux ailes Dès qu’il vient visiter les corolles nouvelles. Et reposer son vol sur le calice ouvert Des fraîches floraisons de notre buisson vert ; Sans quoi le vent au loin dans l’espace l’enlève Et ne l’apporte plus jamais, pas même en rêve. Allons ! parle, réponds, voyons si tu pourras Le faire nettement sans un peu d’embarras. » J’étais mal à mon aise et ne sachant que dire ; Mais je sentais aussi que me taire était pire. Je voulais éviter des aveux importuns Et ne m’en pus tirer qu’avec des lieux communs. Je repartis, feignant l’allure abandonnée, Que j’étais par trop jeune, et qu’encore une année Me disposerait mieux à ce grave parti. On n’en pouvait douter, j’étais tout converti ; D’ailleurs cette union, pour être plus lointaine, En était-elle moins une chose certaine ? Fallait-il la conclure, aussitôt sans surseoir ? Et puis, n’avais-je pas bien du pays a voir ? Je pensais visiter l’Acropole d’Athènes, Le champ de Marathon, l’agora de Mycènes, Ces défilés où sut mourir Léonidas, Voir la terre où fut Sparte aux bords de l’Eurotas ! M’instruire davantage et mûrir ma pensée... « J’admire, fit mon père, à quel point est sensée La résolution que tu m’annonces là. C’est d’une fermeté digne d’un Scaevola. Sur mon honneur, mon cher, c’est le trait d’un vrai sage. Je pense, toutefois, à ce très juste adage Que j’ai lu quelque part, et qui n’est pas connu : Le voici tout au long en huit mots contenu : Sagesse de jeune homme est masque de folie. Immoler au devoir une fille jolie, Pleine de cœur, de sens, aimable, ayant du bien, C’est là de la sagesse, où je n’y connais rien, Et c’est d’une vertu faite pour me confondre. Je ne veux plus savoir, tu n’as pas à répondre, Garde par devers toi ton précieux secret, Ne m’en dis pas un mot, cela me déplairait. Désormais, sur ce point, le mieux est de nous taire. Car, à bon entendeur, demi-mot ; et j’espère Qu’un jour tu n’auras pas trop à le repentir. Tous trois nous penserons, dès demain, à partir. » Je voulus répliquer, mais on ouvrit la porte : L’excellent général montra sa mine accorte. Je ne pourrai jamais peindre son air déçu Quand mon père lui dit, dès qu’il l’eut aperçu : « Général, nous laissons ce jeune sage à Rome. » La foudre fût tombée aux pieds de ce brave homme Qu’il eut, assurément, été moins altéré ; Mais il ne souffla mot. Son visage altéré, Trahissant le chagrin aussi bien que le blâme, Suffit à témoigner de l’état de son âme. Mon père lut son livre, et le bon général Disparut tout entier derrière son journal. Une heure s’écoula dans un profond silence ; Heure longue à passer jusqu’à l’invraisemblance. Elle frappa dix coups sur le timbre d’airain. Nous nous dîmes bonsoir, eux tristes, moi chagrin. Soucieux, angoissé. Qu’il me jette la pierre Celui qui n’a jamais, dans toute sa carrière, Rejetant les trésors pour lui qu’on amassait, Contristé le bon cœur de ceux qu’il chérissait. « Je passai, sans dormir, une nuit diabolique. A l’aube je reçus, des mains d’un domestique, Un billet parfumé que, très ému, je pris Et que, soigneusement, tout aussitôt j’ouvris, Afin de conserver, sans la briser, l’empreinte Du cachet où, dressée, une colonne, ceinte D’un lierre s’enroulant jusqu’à son chapiteau. Me semblait exprimer un emblème fort beau. Je dus, pour mieux y voir, m’approcher de la vitre. Voici ce que disait la matinale épître : « Je suis prête, je pars, dans trois jours je serai A Brindisi. C’est là que je vous attendrai. Ne tardez pas, ami ; que la brise soit douce Pour nous, et que bientôt son souffle léger pousse Notre rapide esquif aux rives des amours Où le temps tissera l’étoffe de nos jours Avec la trame d’or et la chaîne de soie Du plaisir sans mélange et de la pure joie. » Dans l’hôtel, cependant, les serviteurs actifs Se livraient bruyamment à leurs préparatifs. Ils emplissaient d’effets les malles, les valises, Discutaient sur les prix, exigeaient des remises. Allaient, venaient, tournaient, montaient ou descendaient, S’invectivaient sans cesse et, parfois, s’entr’aidaient. Nous avions déjeuné tristement, en silence ; Chacun de nous semblait, comme une délivrance, Souhaiter de rouler déjà sur le chemin, Emporté très au loin, et d’être au lendemain. Je ne puis exprimer l’excès de mon malaise. J’avais la gorge sèche et le cœur sur la braise. Les miens furent porter en ville leurs adieux. J’allais sortir, lorsque, soudain, devant mes yeux Partit, tout effaré, le gros prince Odoacre. Exaspéré, bruyant comme un soldat qui sacre. « Savez-vous, me dit-il, que la comtesse a fui’ ? — Quoi ! fis-je, quoi ! mon prince !— Oui, mon cher, aujourd’hui, Sans tambour ni trompette ; et, ce dont je m’étonne, Sans prendre ni conseil, ni congé de personne, Sans même m’avertir, moi son meilleur ami ! » De rouge qu’il était le prince avait blêmi. Il se laissa tomber, muet, sur une chaise, Oui craqua sous le poids de ce seigneur obèse. Il était là, soufflant, se sentant bafoué, Contrit, humilié, d’avoir été joué, Roulant de tous côtés un regard intraitable, Tambourinant des doigts sur le bord d’une table. Tout à coup, comme en proie à de sombres desseins. Il jura par Jésus, la Madone et les Saints. Puis il se répandit en amères paroles Traitant l’amour de fourbe et les femmes de folles, Et, tant soit peu calmé, me requit humblement De vouloir, sur ce fait, donner mon sentiment. Je lui dis que cela ne me touchait qu’à peine, Que la comtesse était une personne vaine, Légère et ne sachant se fixer en un lieu ; Qu’elle pouvait aller à la grâce do Dieu Sans que j’en pusse avoir la moindre inquiétude. Que j’étais confondu de son ingratitude ; Mais que je l’adjurais de bien considérer Qu’il n’est sage ni bon de se désespérer. Que ce qu’on croit perdu souvent se récupère. Que je parlais, d’ailleurs, ce soir avec mon père, Le cœur libre et léger, ce dont j’étais heureux ; Que je le plaignais bien s’il était amoureux ; Toutefois, qu’à mon sens, un homme de sa sorte Se devait de montrer sans cesse une âme forte. Qu’avec son noble esprit, sa haute qualité, Il pouvait dédaigner une ingrate beauté Qui, se voyant, peut-être, à sa merci rendue, Par la fuite s’était à regret défendue, Et que, probablement, dans un prompt avenir, Près de lui, suppliante, il la pourrait tenir. Il sembla radouci. Bientôt le monomane Sortit en battant l’air à grands coups de sa canne. Pour moi, je fus ravi de voir notre projet Des indiscrets propos ne point être l’objet, Et je comptai beaucoup sur ce bavard étrange Pour dérouter chacun et pour donner le change. « Nous nous étions, le soir, fait de tristes adieux. Tristes, en vérité. N’en point parler est mieux. J’étais libre ! Aussitôt, comme un captif s’évade En trompant le geôlier, l’alguazil et l’alcade, Je partais nuitamment. Tout était préparé. On ne soupçonnait rien. Rien n’avait transpiré. J’avais eu très grand soin, prenant congé d’avance, De répandre le bruit de mon retour en France, Et mon vetturino, friand des bonnes mains, Activait ses chevaux qui bridaient les chemins, Sonnant le carillon de leurs grelots folâtres. Enfin parut la Pouille aux oliviers verdâtres, Enfin, le cœur battant et le teint cramoisi, Tremblant d’émotion, j’entrais à Brindisi, Où, dans l’enivrement d’une folle allégresse Et d’un transport sans nom, j’étreignais ma maîtresse. « Le lendemain malin nous étions embarqués Et nous quittions le port sans être remarqués. Le navire alarguant, fendait l’eau de sa proue, La faisant écumer sous le choc de sa roue. A la poupe, tous deux, l’un et l’autre penchés. Demeurions en extase et les regards fichés Sur le sillage blanc qui serpentait dans l’onde ; Et nous étions heureux de nous soustraire au monde, A son insupportable et troublant vertigo. Nous avions dépassé l’abrupte Cérigo Où vint Hélène au jour, où Vénus eut son temple. A droite était Candie au loin que l’on contemple. Le ciel obscurcissait son lapis-lazuli ; La Lune, déployant sa serpe d’or pâli. Semblait vouloir faucher la gerbe des pléïades ; La nuit nous surprenait au milieu des Cyclades. C’étaient Milo, Serpho, Siphnos la terre d’or, Syra, Délos, Paros, Mikone au Dimastor, Double sommet du mont où l’aube, en naissant, pose L’étincelant foyer d’un double nimbe rose, Alors qu’elle fait voir, sur un azur sans fin Lamé d’éclairs d’acier, le dos noir du dauphin. Oh ! que voguer est bon quand la mer est sereine, Quand le vent caressant vient de sa fraîche haleine Atténuer le feu rayonnant du Soleil Qui danse sur les eaux comme un sylphe vermeil, Et, perçant de ses traits le ventre bleu des vagues, Emplit tout l’élément de belles couleurs vagues, Sous le réseau d’argent de l’écume des flots ! Nous filions lestement, côtoyant les îlots Partout disséminés, formes céruléennes, Grand essaim détaché des rives achéennes, Berceaux cyclopéens où naquirent les dieux Qui peuplaient autrefois l’Olympe radieux. La mémoire, évoquant les notions reçues, Rendait d’illustres noms aux terres aperçues, Et, pour l’esprit, de tous les points de l’horizon, Des spectres de héros surgissaient à foison. Nous allions, sillonnant la plaine de Neptune, Sous le ciel sans nuage et clément ; la Fortune Nous porta, devant nous écartant les dangers, A Chio la fertile aux jardins d’orangers. Bientôt, par le malin frais et pur d’un dimanche, A nos regards charmés parut Smyrne la blanche, Belle esclave couchée aux pieds du mont Pagus. Nous n’eussions point eu trop de tous les yeux d’Argus Pour admirer assez cette terre d’Asie. Là nous jetâmes l’ancre, et notre fantaisie Nous retint quelque temps, demandant au hasard De nous mener tantôt, à travers le bazar, Acheter des tissus qu’ornent l’or et la perle, Tantôt, sur le rivage, où la vague déferle, Contempler la carraque et le brick levantins, Aux rudes matelots grecs ou tripolitains, Etalant au soleil leurs voiles diaphanes, Tantôt vers le Mélès, au pont des Caravanes, Où, voilà trois mille ans, le rapsode chenu, Le vieux Mélésigène a baigné son pied nu. Nous allâmes de là visiter la Troade, Saluâmes Lesbos d’une joyeuse aubade, Et vous, étincelants sommets blancs de Lemnos Que vient loucher, le soir, l’ombre du mont Athos, Et vous aussi, surtout, falaises du Scamandre, Terre qui vit Achille et qui vit Alexandre, Dardanelles, et toi fort de Gallipoli, Avec tes vieux boulets faits de marbre poli. Nous vous vîmes, flots bleus où le ciel bleu se mire, Rivages qu’à chanter on userait la lyre, Abydos et Sestos ! Fables de l’Hellespont, Souvenirs de Xerxès et de son vaste pont, Ombre d’Héro plaintive et que l’on croit entendre Se lamenter toujours sur l’ombre de Léandre, Fantômes du passé, vous vous levâtes là ! Enfin, devant nos yeux, soudain, se déroula Le grand panorama de Stamboul la superbe, Confondant la pensée et défiant le verbe. » Il faudrait posséder la plume de Gautier, Sa langue, sa couleur, son suprême métier, Pour traduire à peu près les mille et mille choses, Bizarres quelquefois et souvent grandioses, A chaque pas qu’on fait se dressant devant vous : Fonts branlants de bateaux aux grêles garde-fous Où passe un spécimen de chaque race humaine, Syriaque, Africain, Juif, Turc, Arabe, Hellène, Fa place et le marché, la rue, aspects changeants, Où fourmillent, pressés, les bêtes et les gens, Dans l’araba drapé la charmante kadine Au pudique et jaloux yachmack de mousseline, Au féredjé soyeux, par hasard entr’ouvert, Jaune, orangé, lilas, céleste, rose ou vert, L’eunuque armé du fouet en peau d’hippopotame, Le marchand, le muphti, le soldat et la dame, Le derviche, à Péra, qui tourne comme un fou, Celui de Scutari hurlant son Allah-hou, Les caïdjis ceignant la chemise plissée. Les hammals, portefaix qui vont tête baissée, Le grand archimandrite et le grand capitan, Que sais-je ? les pachas, les vizirs, le Sultan, Beaux levers du soleil sur les eaux du Bosphore. Ciels de pourpre et d’azur, de soufre et de phosphore. Magique Corne d’Or, collines d’Hass-Keuï Et de l’Ok-Meïdan, cyprès du Seraï. Fontaines dont les pans s’incrustent de dentelles, Cimetières peuplés d’essaims de tourterelles, Yeni-Djami, Péra, Foundouclù, Galata, Eyoub aux blancs tombeaux, Sudludjé, Balata, Top-Hané dont les eaux mettent l’âme ravie Dans un désir d’amour durant toute la vie, Murs antiques, bazars, palais, kiosques, tours, Quartiers des vrais croyants et quartier des giaours, Coupoles en métal des immenses mosquées, Hautes maisons d’Allah de minarets flanquées, Appel des muezzins par jour cinq fois glapi, Ordonnant la prière au fidèle accroupi, Caïques effilés au délicat bordage, Navettes d’or courant de rivage en rivage Sur le tapis moiré de la mer indigo... Mais il faudrait avoir la plume de Théo ! « J’étais las d’admirer. Ma compagne, au contraire, D’une humeur plus active, eût désiré parfaire Un périple mené, pour le moins, à Ceylan. Volontiers, quelquefois, elle en dressait le plan, Avide qu’elle était de cette étrange joie Qu’on trouve, d’ordinaire, à ce qu’un autre voie Ce que l’on a soi-même en d’autres moments vu. L’été, d’ailleurs, allait nous prendre au dépourvu. La chaleur augmentait et s’annonçait extrême. Quant à moi, je n’avais pour objectif suprême Que de fixer nos pas en un lieu retiré, Dans quelque nid paisible où, le cœur enivré, Je pusse, sans courir la vie aventureuse, Assouvir pleinement ma folie amoureuse. Et puis Constantinople est pleine d’étrangers Venus de toutes parts. Le moindre des dangers C’est qu’on y peut trouver des gens de connaissance A ne point éviter sans choquer la décence ; Tombe-t-on dans les mains de méchants habilleurs, On y prête à jaser comme partout ailleurs, Je m’étais même, un jour, par hasard, sur la place Devant Ak-Seraï, rencontré face à face Avec un vieil ami, diplomate connu, En badaud curieux, ainsi que moi, venu Contempler, du milieu de la foule embusquée, Sultan Abdul-Medjid sortant de la mosquée. Il était avec moi sur un pied familier, Car il m’avait connu tout petit écolier. Lorsque nous eûmes bien regardé le cortège Et vu le Padischah sur son cheval de neige, Il se prit de ce pas à vouloir m’entraîner, Désirant vivement me garder au diner Qu’il donnait, le soir même, à toute l’ambassade. Il prétendait m’avoir et me verser rasade En débouchant pour moi des flacons d’Epernay Que ne dédaignait pas M. de Bourqueney, Alors l’ambassadeur, mais, pour l’instant, en France. « Vous trouverez, dit-il, une aimable assistance A laquelle j’aurai l’heur de vous présenter. » Comme il parut froissé de me voir résister, Ma foi ! le connaissant un parfait galant homme, Je ne pus lui céler mon histoire de Rome. Braconnier découvert, je dus vider mon sac. Il prit, en m’écoutant, son petit air Fronsac, Et, souriant, me dit : « Au moins est-elle belle ? En ce cas, mon ami, c’est faute vénielle Qu’il sera, palsambleu ! temps d’expier plus tard, Et dont je vous absous, pleinement, pour ma part. Que le dieu des amours vous soit longtemps propice ! « J’osai lui demander le signalé service De recueillir chez lui, pour m’être renvoyé, Mon courrier de Paris. Ce me fut octroyé. Il m’en fit aussitôt l’amicale promesse. En le quittant, j’allai retrouver la comtesse. Elle était, ce jour-là, de très parfaite humeur. Je me montrai pressant, insinuant, charmeur Et lui représentai les rencontres fâcheuses Faites pour traverser nos minutes heureuses. J’obtins que nous irions passer les mois d’été En quelque endroit fleuri, solitaire, écarté. Notre choix inclinait vers Scutari d’Asie ; Sans conteste elle fut tout aussitôt choisie. Pour mener droit au but les choses promptement, Et les vite accomplir, parlez-moi d’un amant. Je sus, du premier coup, trouver notre demeure. Cela fut arrêté, conclu, signé sur l’heure. Car tout, absolument, aussi bien qu’à Paris Ou qu’ailleurs, en Turquie est affaire de prix : Si haut que soit le but où notre humeur nous porte Il n’est que la clef d’or pour ouvrir toute porte. « C’était le pavillon d’un bey, fils de pacha, Qu’en raison d’une intrigue, un firman dépêcha En quelque vilayet éloigné de l’empire, Où, quand, pourquoi, comment ? je ne le saurais dire. Donc, je l’eus pour six mois en le payant fort cher. Au milieu d’un jardin, qui donnait sur la mer, Il se dressait, bâti dans le style des Maures. Térébinthes, figuiers, érables, sycomores, Lauriers, myrtes et pins, en masses répandus, Tenaient, pendant le jour, les murs bien défendus, Ainsi que le réseau des nombreuses allées Serpentant au travers do fleurs amoncelées, Contre les chauds rayons du soleil d’Orient. L’endroit était charmant, gracieux, souriant. Les rosiers de Damas y fleurissaient à l’ombre. Des cyprès, y formant une muraille sombre, Le mettaient à l’abri des souffles froids du Nord. Le logis était vaste et d’un très bel abord. Sur cinq piliers de marbre une large terrasse, Au balcon découpé, courait sur une face, Montrant aux yeux ravis la pointe du Sérail Et Stamboul déployant son immense éventail, Ainsi que le Bosphore où glissent les caïques, Nids effilés remplis de jeunes halaïques, De Francs ou d’effendis, ou de baschi-bouzouks, Milice pittoresque, étranges mamelouks. L’autre face donnait sur la plaine infinie Que borne à l’horizon le mont de Bithynie, L’Olympe surplombant le céleste vallon. Là régnait un très riche et très vaste salon, Un salamlik tenant la paroi tout entière, Par un moucharaby recevant la lumière Finement tamisée à travers les pertuis. Des étoffes de Brousse en obturaient les huis, Et les pieds s’y posaient sur la laine fournie De beaux tapis de Smyrne et de Caramanie. La comtesse approuva mon acte et le scella. Nous ne tardâmes point à nous installer là. « Je l’avais donc, enfin, réalisé, ce rêve ! Il était né vivant de l’essor de ma sève, De ma persévérance et de ma volonté : La solitude à deux ! Exquise volupté Dans tout désir d’amour sans cesse contenue : Idéal décevant, ombre, fumée et nue Qui traverse un instant le ciel des amoureux Et se dissipe au vent ! La solitude à deux ! Je l’avais. J’étais là seul avec ma maîtresse, Libre de prodiguer l’ineffable caresse, Maître du cercle entier, des bords jusqu’au milieu, Et maître de l’autel, et maître aussi du dieu ! Pendant les premiers temps ce ne fut qu’une fête, Que chanson sur la lèvre et que couronne en tête, Promenade le jour, songe divin le soir. Souvent du Kanlidgé, vers l’heure où l’ostensoir Du couchant se balance au delà du Bosphore Sur les mille sommets de Byzance qu’il dore, Nous allions regarder tomber l’astre vermeil. Tantôt nous nous rendions au champ du grand sommeil. Tantôt à Guyuk-Sou, les Eaux-Douces d’Asie, Où vont les promeneurs prendre leur ambroisie Des mains de cavedjis qui servent le moka ; Où l’on voit, constamment, du léger talika Et du lourd araba descendre des sultanes Qui se viennent asseoir à l’ombre des platanes, Et dont les féredjés de diverses couleurs Les font paraître au loin de beaux groupes de fleurs De-ci de-là semés à travers la pelouse, Sous les yeux allumés par une humeur jalouse Des durs ennuques noirs qui les gardent de près, Et qui vous font penser à de sombres cyprès Dressés dans un jardin plein de lis et de roses. Charmantes, les hanums affectent mille poses, Tandis que leurs petits, en veste de salin, Font résonner gaiement leur babil enfantin, Vont, viennent, bondissant comme chevreaux en plaines, Mangent la confiture et boivent aux fontaines. Nous grimpions au matin sur le mont Boulgourlou. Quelquefois nous allions voir à Moda-Bournou, Près de Kadi-Keuï, les bouffons d’Arménie, Ces vivants Karagheuz à la grosse ironie, Suivis comme celui du grand champ de Péra. Un jour nous affrontions la mer de Marmara. Et nous poussions tout droit jusqu’aux îles des Princes Que nos forts caïdjis, deux grands Arnautes minces Aux solides biceps, au large sein velu, Au long nez recourbé sous le front résolu, Atteignaient promptement, à beau renfort de rames, Sur le caïque étroit qui se jouait des lames. Là nous nous attardions, alors qu’à Prinkipo, Les doigts sur la guzla, les lèvres au pipeau. Des amants grecs fêtaient leurs jeunes fiancées Par des feux de Bengale aux flammes nuancées. Nous naviguions aussi, sans but et sans projet. Jusqu’à la Corne d’Or, frôlant, dans le trajet, Les vastes flancs armés des grands vaisseaux en panne. Parfois, pour se mêler à la foule ottomane, Afin de déjouer les hostiles regards, Elle m’accompagnait vêtue en jeune gars. Et, femme accoutumée à de mâles audaces, De ses longs cheveux blonds elle couvrait les masses Du tarbouch écarlate au large gland soyeux ; Et nous allions ainsi, pénétrant en tous lieux. On l’eût dite, à l’aspect de sa désinvolture. Un sultan de seize ans cherchant une aventure Et menant avec lui son fidèle vizir. Nous revenions chez nous, le soir, avec plaisir. La nuit, nous demeurions assis sur la terrasse. Nous causions en prenant des boissons à la glace. Nous nous abandonnions à des projets divers. Il m’arrivait aussi de lui dire des vers. Souvent, l’esprit flottant sur les ailes d’un rêve, Nous regardions la Lune, illuminant la grêve, Plonger son disque clair en l’épaisseur des ifs Et découper en noir les branches des massifs ; Ou bien, suivant le champ des voûtes étoilées, Mettre son croissant pâle, aux cornes effilées, Sur le sommet blanchi de quelque minaret, Et captiver longtemps notre regard distrait ; Pendant que, sur nos fronts, en spirales formée. S’envolait lentement la subtile fumée Que j’aspirais, songeur, du narghileh d’argent, Et qu’on légers flocons je renvoyais, songeant. Ainsi je vivais là, constamment, en homme ivre ? Et ne concevant pas d’autre bonheur de vivre. Ainsi de la Circé le joug continuel Me retenait captif, esclave sensuel ; Et j’y trouvais la joie énorme, exubérante, La joie épanouie en fanfare éclatante. Qu’après avoir pris part au céleste repas, Enivrés du nectar, exemptés du trépas, Au seuil olympien montraient les Dieux d’Homère. Ah ! que vous étiez loin, maison de ma grand’mère, Vieux parc familial si bon, si frais, si vert, Saines intimités, plaisirs à découvert, Calmes et douces mœurs, sagesse, paix profonde, Ah ! que vous étiez loin, là-bas, au bout du monde ! Tandis que j’allais, moi, livrant mes nuits, mes jours, Au foi emportement de mes folles amours. « Avant peu, cependant, il advint qu’à mon heure, J’y pensai plus souvent, à la vieille demeure, Aux chers êtres laissés dans un cruel oubli, A ce pur et charmant amour enseveli, Délicat sentiment, de ceux que rien ne trouble En leur sérénité, qu’on partage et dédouble, Sans les diminuer et sans les affaiblir. C’est que mon astre, hélas ! commençait à pâlir. Ce n’était plus la joie immuable, constante, Le plaisir battant l’air d’une aile persistante Et planant sur le cœur avec un vol égal ; Ce n’était plus le doux et copieux régal Qui s’offrait de lui-même aux dents voluptueuses Du robuste appétit, en saveurs onctueuses. L’ennui, rongeur secret des liens de l’amour. Obsédait ma compagne et faisait chaque jour Son travail destructeur, lente cl sûre besogne. Comme celle du ver qui dévore, qui rogne, Qui perfore en tous sens la belle feuille au vent. Oui, l’ennui l’obsédait. Je la voyais souvent Demeurer sans parler des heures et des heures, Et sembler écouter des voix intérieures Lui dictant des pensers qui pour moi n’étaient pas. Je l’observais allant avec des gestes las Tantôt dans le jardin et tantôt sur la rive. Ce n’était plus la femme alerte, leste, active, Portant sur mille objets sa curiosité. En vain je m’efforçais d’allumer sa gaieté Aux flammes jaillissant de ma verte jeunesse ; Mon ardeur se glaçait à sa froide caresse, Je sentais se briser mes élans expansifs Contre le dur métal des agréments passifs : Tel qu’un chant commencé qui tristement avorte Mon baiser se figeait sur ses lèvres de morte. « Sous le calme apparent qu’était-il advenu ? Quel ennemi caché, quel perfide inconnu Avait, subitement, en plein cœur de la fête, Troublé ma douce paix ? Et quel vent de tempête Battait donc de ses coups les flancs de mon esquif Et le précipitait de l’abîme au récif ? Je creusais le problème et sondais le mystère. Pauvre désespéré, je ne m’en pouvais taire. Ma plainte douloureuse en soupirs s’exhalait Devant mon beau navire, hélas ! qui s’écroulait Sous les flots déchaînés secouant sa carène. Plus ému qu’un nocher que le courant entraîne Et qui s’acharne en vain à remonter son cours, Eperdu, désolé, j’appelais du secours. Ma maîtresse affectait de ne me pas entendre : Ne la tenais-je point sous ma garde, à tout prendre ? Quel était mon souci ? d’où venait mon émoi ? N’était-elle donc point dans la cage avec moi ? J’étais insupportable et j’étais fou ; qu’avais-je ? Quel démon me poussait ? En somme, que voulais-je ? Ainsi s’exprimait-elle en sa dérision. Ah ! ce que je voulais ! Etrange question. Je voulais mon bonheur naguère encore en vie, Je voulais le tyran de mon âme asservie, Son amour, qu’elle avait jeté par-dessus bord ! Insensé ! je voulais ressusciter un mort ! Vainement je tentais de toucher l’inhumaine, De bien lui démontrer la raison de ma peine ; Et puis, enfin, à bout de preuves, d’arguments, Je lui lançais la plainte amère des amants, Le « tu ne m’aimes plus » qui fait, par sa fréquence, Pénétrer davantage au cœur l’indifférence. Elle appelait cela mon éternel refrain, Se plaignait durement de mon esprit chagrin, Tel que l’on n’en saurait trouver entre les pôles, Souriait dédaigneuse, et haussait les épaules. Alors, c’étaient bientôt des éclats entre nous, Des mots à deux tranchants sur un ton aigre-doux, D’âpres expressions au cours de la colère Et dont, après, on sent l’atteinte délétère, Reproches et défis, menaces et regrets, Durs propos abattant, mieux que des couperets, L’arbre déjà courbé par l’assaut de l’orage. Outré, je m’éloignais en étouffant de rage. Et puis on se boudait pendant des jours entiers ; Elle, froide, affectant avec des airs ailiers Un calme imperturbable, un silence de morte ; Moi, sombre, exaspéré, faisant claquer la porte Je sortais ; j’allais droit devant moi, tel qu’un fou, Sans penser et sans voir, au hasard, n’importe où, Errant. Puis, comme un serf enfui, pour se repaître Qui livre ses poignets aux menottes du maître, Je rentrais, le front bas, contrit, humilié, Misérable, avili, soumis, rampant, lié ! Car on ne sait combien est lâche, d’habitude, Le cœur qui s’est laissé réduire en servitude ! « Un matin le sais, d’un pas précipité, Vint, apportant pour elle un grand pli cacheté Qu’elle prit, rougissante, et serra sans mot dire. Puis, elle disparut, aussitôt, pour le lire. J’entendis le bruit sec du verrou qu’on poussait. Nous allions déjeuner. Gomme l’heure passait, Je voulus l’avertir en heurtant à sa porte. Ce n’est pas sans rougir qu’ici je le rapporte, Mais, vaincu, subjugué par un accès jaloux, En valet curieux je pliai les genoux Et mis un œil ardent au trou de la serrure. Je l’aperçus debout, livrée à la lecture D’un billet qu’elle avait à l’instant même, écrit. Tout aussitôt, craignant qu’elle ne me surprit, Je me levai frappé d’un trouble épouvantable Et je me fus asseoir, en l’attendant, à table. Elle vint s’installer du plus tranquillement. Nous nous taisions. Mais elle, au bout d’un court moment, Me dit : « Bon ! vous avez repris vos airs funèbres. Votre imaginative erre dans les ténèbres, Et votre esprit ne sait rien que broyer du noir. Vous êtes d’un maussade à ne pas concevoir. Croyez-moi, mon ami, faites un tour en France. » Le calme, la froideur, le ton d’indifférence, Avec lesquels, alors, elle me dit cela, Me laissèrent muet, stupide, atterré là, Gomme si j’eusse été frappé d’un coup de foudre. Elle reprit : « D’ailleurs il faudra s’y résoudre, Nous n’allons pas rester toujours en ce pays. » Muet, je la fixais de mes yeux ébahis. Elle ajouta : « Voyons, que prétendez-vous faire ? Dites-moi, je vous prie ? » Ah ! j’aurais dû me taire, J’aurais dû, sans un mot, sans un geste, partir, A jamais dans l’oubli j’aurais dû m’engloutir, Fuir tout droit devant moi, sans détourner la tête ! Qu’il est faible, grand Dieu ! l’infortuné qu’hébète Le fol entêtement d’un amour insensé ! Mais, la dévisageant d’un regard convulsé, J’éclatai, lui jetant du mépris au visage. Une angoisse étranglait ma parole au passage. Aveuglé, je marchai sur elle avec fureur, Secoué de colère et comme ivre. Elle eut peur. Affectant aussitôt la plus humble attitude, D’un air empreint de calme et de mansuétude, De l’accent le plus tendre et du ton le plus doux, Elle me dit : « Hélas ! ami, que faites-vous ? » Alors je me laissai tomber sur une chaise, Anéanti, brisé par le plus grand malaise, Et d’âcres pleurs, soudain, roulèrent dans mes yeux. Elle, d’un mouvement maternel et pieux, Certaine qu’elle était du pouvoir de ses charmes, Vint se pencher sur moi pour éponger mes larmes De son petit mouchoir moelleux et parfumé. « Tu ne m’as pas comprise, ô mon cher bien-aimé, » Fit-elle en me posant sur le front sa main blanche. « Ecoute-moi, veux-tu ? Je serai simple et franche : Il faudra bien, un jour, et ce jour n’est pas loin, Quitter cet adorable et charmant petit coin Où, dans le pur bonheur, enfant, tu m’as bercée. Cela, depuis longtemps, chagrine ma pensée ; Et c’est le seul motif pour lequel lu me vois Plus triste, mais non pas moins tendre qu’autrefois. Je ne puis éviter de me rendre en Romagne : Il n’est pas bienséant que quelqu’un m’accompagne, Surtout un beau garçon tourné comme tu l’es. Cela ferait montrer au doigt notre palais. Nous ne saurions y vivre ensemble sans vergogne ; C’est un petit endroit, après tout, que Bologne, Un scandale, vois-tu, n’y peut être assoupi. Mon père, le marquis Ugo Squarcialupi, Est un homme à payer d’une mine revêche Quiconque à son honneur ferait la moindre brèche. Nous serons séparés six semaines au plus, Un mois, peut-être. Allons, montrons-nous résolus. Pars. Tu me trouveras comme aujourd’hui fidèle. J’ai mis ton cher amour dans une citadelle Que ne réduiront pas l’absence ni le temps. Pars, ne redoute rien. Dans un mois je t’attends. » Je me levai, tremblant ; et d’une voix amère, Je répondis : « C’est trop me nourrir de chimère Comme un petit garçon qui croit au loup-garou. Allez, je vous comprends : sans tirer le verrou, Quand je serai parti, vous pourrez correspondre Avec qui vous voudrez. » Mais elle de répondre, Sur le ton indulgent d’une tendre amitié : « Mon Dieu ! mon pauvre cher, que tu me fais pitié ! Vois si j’ai mérité ton injuste reproche. » Et, tirant aussitôt, brusquement, de sa poche, Un billet qu’elle avait de ses armes scellé. Elle fit retentir un beau rire perlé Et, puis me dit : « Regarde, ô fou charmant que j’aime ! J’écris à l’intendant de mes biens en Bohême. Lis son nom, si tu sais déchiffrer l’allemand. Je lui donne un avis sur certain règlement Dont il m’a, ce matin, fait tenir les articles. Je vais te le chercher, prépare les besicles. Quant au verrou tiré, cela se pourrait bien ; Mais on a fait plus mal en ne songeant à rien. » Cependant elle allait chercher ces paperasses. Je l’arrêtai, disant : « Avant que tu m’embrasses, J’entends le demander pardon à deux genoux. Ah ! quel doute accablant se dissipe entre nous ! J’en aurais pu mourir ! Et, maintenant, oublie Mon lâche emportement. Tiens, vois, je m’humilie. » Je me mettais à terre ; aussitôt elle ouvrit, Avec un tendre élan, ses deux bras, et me prit Par le milieu du corps, en me serrant contre elle, Homme pour étouffer à jamais la querelle Sous les ardents baisers de nos lèvres en feu. Lorsque d’un tel assaut je fus remis un peu, Tenant entre mes mains sa main abandonnée. D’une voix que l’amour faisait passionnée Je lui dis : « Par pitié, ne nous séparons pas ; Dispense-moi d’aller au loin porter mes pas, Où je ne vivrais point de l’air que tu respires On ne saurait pour moi rêver de destins pires. A prendre un parti tel, plutôt qu’on me forçât Mieux me vaudrait ramer, dans un bagne, forçat. — Enfant, » répondit-elle, « enfant trois fois malade, Esprit troublé qui fais des efforts d’Encelade, Où seule suffirait la main d’un nouveau-né, Crois-tu que je pourrais le sentir chagriné ? Un mois est tôt passé. Tu verras ta famille, Ton foyer, ton pays, et cette jeune fille, Ta cousine, je crois ? Hélas ! j’en ai bien peur, Ta fiancée aussi. Peut-être que ton cœur, Auprès d’elle goûtant une nouvelle ivresse. Avant le terme même oubliera ta maîtresse. Tu le vois, j’ai bien plus à redouter que toi. Mais que ce cœur soit fort, et me garde sa foi, Qu’il sorte triomphant de cette courte épreuve, Qu’il me veuille toujours, que toujours il s’émeuve Pour moi d’un amour ferme et serti dans du fer, Eh bien ! auprès de toi je passerai l’hiver. — Ah ! tais-toi ! » m’écriai-je en lui fermant la bouche, « Au nom du Dieu vivant, jamais, jamais ne touche A l’être pur que j’ai sacrifié pour toi. L’affronter, maintenant, c’est impossible à moi. J’ai, de ma main, brisé le frêle échafaudage De son rêve, et ne puis y joindre cet outrage De lui jeter au front les cendres de mon cœur Consumé par le feu de ton amour vainqueur. Je ne veux point partir. C’est toi seule que j’aime : Comment donc as-tu pu proférer ce blasphème ? Te quitter ? mais plutôt cent mille fois la mort ! Je te suivrai partout, au midi comme au nord, Ainsi qu’un chien craintif qui garde la distance. J’habiterai, caché près de ta résidence, S’il le faut, nuit et jour dans un bouge blotti, Inconnu, solitaire, ignoré, travesti Sous des habits de pauvre, et, passant par ta rue, Heureux si, quelquefois, mon âme secourue Reçoit de tes beaux yeux l’aumône d’un regard. Ma chère, à tant d’amour, oh ! daigne avoir égard ! Le sort, qui t’a fait naître en une heure opportune, T’a voulu départir les dons de la fortune ; Mais mon aïeule est riche et mon père a du bien, Et moi-même, aujourd’hui, je ne suis pas sans rien. Nous avons le même âge, à peu près, et qu’importe ! Songe-t-on, quand on s’aime, à choses de la sorte ? Je ne puis, il est vrai, d’un antique blason Décorer fièrement le front de ma maison. Pourtant je suis issu d’une digne famille Où sans tache l’honneur depuis deux siècles brille. Je suis né d’un bon sang vivace et généreux. Un jour, peut-être bien, serai-je assez heureux Pour faire une œuvre belle et digne de mémoire, J’allumerai sur nous le nimbe de la gloire. Pourquoi ne pas marquer d’un sceau perpétuel, Légitime et béni, notre amour mutuel ? Pourquoi donc enchaîner toujours notre tendresse Au joug mystérieux qui l’opprime et la blesse Au lieu de la montrer librement au grand air ? Pourquoi ne pas marcher tête haute et cœur fier, En maîtres parcourant ensemble leur domaine ! Pourquoi ne pas aller dans la clarté sereine, Pendant toute la vie en nous donnant la main, A la face du monde et par le droit chemin ? Ah ! pourquoi donc, hélas ! ma chère bien-aimée, Pouvant avoir le feu n’avoir que la fumée ? Pourquoi ramper, enfin, quand on pourrait voler ! » Je me tus. Un moment elle fut sans parler. Son œil bleu me fixa, brillant comme une lame. Puis, soudain, elle dit : « Soit, je serai ta femme, Cher enfant, âme noble, esprit droit, cœur constant. Oh ! oui, tu me suivras, j’y compte bien ! Pourtant Je veux te demander un léger sacrifice. Crois-moi, va, ce n’est pas une épreuve, un caprice. Tu comprendras que c’est dicté par la raison. J’attends ce régisseur, vieilli dans ma maison, Qui doit m’entretenir d’assez graves affaires, De ventes et de baux, de prêts hypothécaires. Il m’écrit qu’il sera ce soir même à Péra. Si tu restes ici, cet homme te verra. Il est fort attaché, très honnête, fidèle : Mais ces vieux serviteurs ont la langue femelle. Il parlera, c’est sûr, et tu ne veux pas, non. N’est-ce pas ? tolérer qu’on ternisse mon nom. Puisque je dois porter le tien, mon joli maître ; J’ai pensé, mon ami, que tu pourrais peut-être Faire une promenade au delà du détroit. Pourquoi n’irais-tu point, par exemple, tout droit. Voir l’ami qui, sans cesse, espère ta visite ? Quelques jours près de lui s’écouleront très vite. Tu reviendras bientôt, ici, plus amoureux. Nous partirons ensemble, et nous irons tous deux, Sans que rien, désormais, au cours de notre vie, Nous puisse séparer dans la route suivie, A Bologne, chez moi, trouver le vieux marquis. Je vois qu’à notre cause il est d’avance acquis. Je sais l’art de le rendre aimable et débonnaire, Heureuse si je puis fléchir ainsi ton père ! » Elle me dit cela d’un air si convaincu, Si candide, qu’alors je me sentis vaincu. Et couvris de baisers, dans une folle joie, Ses admirables mains plus douces que la soie. « Ma reine de beauté, je partirai ce soir, » Répondis-je, « et j’aurai, grâce à mon doux espoir. La force de passer loin de toi la semaine. — Huit jours ! » s’écria-t-elle, « oh ! ce n’est pas la peine. C’est trop, c’est beaucoup trop, quatre, c’est bien assez, Mon pauvre cher, et nous serons débarrassés De l’importun qui vient rompre nos tête-à-tête. » C’est ainsi que, léger, content, le cœur en fête, Je me mis, aussitôt et gaîment, en devoir, Quoiqu’il m’en coûtât fort, d’être prêt pour le soir. « L’heure vint. Emmenant mon serviteur unique, Jean, que tu connais bien, fidèle domestique, A ma personne, alors, par mon père attaché, Je partis, à cheval, non sans m’être arraché, Affreusement troublé, des bras de ma maîtresse Qui, voulant raffermir ma pauvre âme en détresse, Me baisa mille fois, tendrement, et me dit : « C’est dimanche demain, ainsi donc, à jeudi. » En un temps de galop je parvins à la ville. Là, pressé, dévoré d’un mouvement fébrile, Je m’enquis de rameurs pour franchir le détroit. Plus d’un se présenta brave, robuste, adroit. En leur jargon sabir tous me tirent entendre Qu’on ne pouvait passer, que l’on devait attendre Jusques au lendemain, car le vent était fort, Et la mer, secouée, écumait dans le port. Il nous fallut coucher en une hôtellerie. Le matin, comme Jean sortait de l’écurie Et s’en allait chez nous ramener les chevaux, Un de ces traits, qui font bouillonner les cerveaux. Me passa, tout d’un coup, rapide, par la tête. Descendre dans la cour, m’élancer sur ma bête Et puis piquer des deux, ce ne fut qu’un éclair. Dans un triple galop emportés, fendant l’air, Nous fûmes, tout au plus en un petit quart d’heure, A cent pas en avant de la chère demeure. Là je mis pied à terre et gagnai le logis. Un moment j’hésitai, pourtant je réagis Et j’entrai brusquement par la porte vitrée. La domesticité me parut effarée. Je voyais remuer, courir, passer les gens Avec des airs surpris, agités, diligents. Je gravis les degrés ainsi qu’un automate, Sans entendre mes pas retentir sur la natte, Tant mon sang battait fort à grands coups redoublés, Sans demander secours à mes regards troublés, Sans penser un instant à ce que j’allais faire, Montant, montant toujours, comme un visionnaire ; Et, lorsque j’eus atteint le haut de l’escalier, Je me dus arrêter, tremblant, sur le palier. Enfin, levant sans bruit la portière de laine, J’entrai dans le salon, retenant mon haleine, Prêt à lui demander, s’il le fallait, pardon. Elle était là, couchée, en un mol abandon, Dans la pose où la femme en grâce se déploie. Le corps enveloppé d’un fercdjé de soie Aussi blanc que la neige aux rives de l’Obi, Dormant sur le sopha dans le moucharaby. Le soleil, traversant chaque fine ouverture, Semait d’étoiles d’or l’élégante figure. Sa tôle reposait sur un coussin lilas Broché de fleurs d’argent et de fins entrelacs. Son bras était plié, la main sous une oreille. Ses splendides cheveux, comme une onde vermeille, Contournant son visage aux beaux traits assoupis, Tombaient, en ruisselant, jusque sur le tapis. Son autre main posait, petite, rose et blanche, Sur le galbe divin du contour de sa hanche, Et retenait encore un léger éventail Pareil à ceux qu’on voit aux femmes du sérail. Ses pieds étaient chaussés de babouches fleuries, Faites d’un velours bleu brodé d’orfèvreries ; Et le souffle léger qui soulevait son sein En faisait ressortir le superbe dessin. A petits pas j’allai m’agenouiller près d’elle, Et je la contemplai. Mon Dieu ! qu’elle était belle ! O beauté ! triomphante et suprême vertu, Eclat mystérieux de grâces revêtu. Privilège divin, magie irrésistible, Victorieux pouvoir, force incompréhensible, Rayon venu du ciel, ô le premier des dons. Qui sait à la sagesse arracher des partions, Religion parfois unique de l’artiste, Culte qui le domine et lui fait, chose triste. Adorer, sous le joug qu’il porte à son souhait. Même ce qu’il méprise et même ce qu’il hait ! Mon être se pâmait d’extase débordée. Je pris entre mes mains sa chevelure ondée Lourde, voluptueuse, et j’y plongeai mon front. Elle se réveilla. Par un mouvement prompt Subitement dressée, et pâle de surprise, Un instant, sans parler, sur le divan assise, Elle me laissa voir une extrême terreur. « Quoi ! dit-elle, c’est toi ? n’est-ce point une erreur :’ Est-ce un rêve ? Grand Dieu ! qu’est-ce qui te ramène ? — Oh ! ne te fâche pas, » fis-je, « chère inhumaine, Je vais partir bientôt, et ne crains rien. Hier Je n’ai pu m’embarquer vu l’état de la mer : Mais j’ai, pour ce matin, retenu mon caïque. Penserais-tu que j’eusse une âme assez stoïque Pour ne point accourir en te sentant si près ? Viens, oh ! viens sur mon cœur ! Et puis je pars après. » Elle me repartit : « Mais dans peu de minutes Cet homme doit venir, et tu me persécutes ! Mais va donc ! mais va donc ! Mais dans quelques instants, Insensé que tu fais ! il ne sera plus temps ! — Rien qu’un baiser, plus qu’un, encore une caresse, Laisse-moi prendre encore un gage de tendresse, » Disais-je, en la tenant entre mes bras serrés. « Un gage ! » cria-t-elle, et les traits altérés, Elle se dégagea. Superbe dans sa pose, Elle alla vers un meuble, en cherchant quelque chose, Et, tordant ses cheveux si longs, si blonds, si beaux, Elle se les coupa de trois coups de ciseaux. « Enfant de peu de foi, prends ce gage, dit-elle, Et reviens me trouver, si je suis toujours belle, » Puis elle me jeta ce torrent d’or bruni. Je le saisis, muet, dans un trouble infini, En me laissant pousser doucement vers la porte : Et, tel qu’un pèlerin, qui sur son cœur emporte Un talisman bénit pour son pieux dessein, Je partis, emportant ses cheveux sur mon sein. « Une heure après, j’étais assis dans mon caïque. Je n’avais pas voulu prendre mon domestique, Le jugeant superflu pour un si bref séjour. Il eut l’ordre d’attendre au logis mon retour. La mer était d’azur. La brise bonne et fraîche Imprimait leur élan à cent bateaux de pêche. Les caïques légers sur les flots bleus glissaient, Et les bruns caïdjis, ramant, s’avertissaient Comme les gondoliers des canaux de Venise. Un brick au loin croisait dans une brume grise ; Toutefois le Soleil dorait son pavillon, Un carré jaune, à l’orle blanc et vermillon. Portant au beau milieu l’aigle noire à deux têtes : Mais, n’étant point d’humeur à faire des enquêtes. Je ne m’informai pas du nom du bâtiment. Mes hommes, stimulés, franchirent promptement La pointe du Sérail, et quelques coups de rames, Bien frappés et fendant le clapotis des lames D’un mouvement égal, nous mirent dans le port. Notre ami m’attendait, je l’aperçus du bord, Qui, penché sur le pont, guettant mon arrivée, Me faisait des signaux de sa main haut levée. Il me reçut au mieux, comme un fils : grâce à lui Je n’eus pas à subir un seul moment d’ennui. C’est un homme agréable et d’esprit littéraire. Il sut m’intéresser, m’occuper, me distraire, Me traita noblement et me mit en rapport Avec des attachés polis, qui, dès l’abord, Se montrèrent pour moi presque des camarades. Il me souvient, entre eux, du marquis de Contades. On me fit grande chère, en tous points. Le lundi Ces jeunes gens, avec un aimable effendi, M’emmenèrent tirer des cailles au passage. Nous allions, très gaîment, en suivant le rivage, Lorsque l’on entendit retentir le canon. « Ah ! fit un des chasseurs, c’est le brick la Junon Que Top-Kapou salue. Il aura bonne brise. — La Junon ? » demandai-je en marquant ma surprise. « Oui, c’est le brick monté par un prince autrichien, L’archiduc Sigismond, un jeune homme fort bien, Ma foi ! très distingué. Veuf depuis une année, Pour se distraire il court la Méditerranée. Dame ! il n’a pas les ans du vieux Mathusalem ! Il doit voir le Liban, et puis Jérusalem, L’Egypte, Tripoli, Tunis et l’Algérie. Mais il rend le salut qu’a fait la batterie. Tenez, entendez vous ? » Aussitôt, reprenant, Mon compagnon me dit : « Vraiment, c’est surprenant A quel point, cher monsieur, le prince vous ressemble ! Ce serait à confondre, en vous voyant ensemble. Contades, n’est-ce pas ! — D’une étrange façon, » Repartit ce dernier, « il est joli garçon. Ma parole d’honneur, à vingt pas c’est tout comme. » Cela me rappela certains propos de Rome Auxquels jamais, d’ailleurs, je ne crus, pour ma part. Je ne fus point fâché, pourtant, de ce départ, Priant Dieu que du vent la constante caresse Aux colonnes d’Hercule emportât Son Altesse. L’air était frais et doux, le temps était charmant, Nous rentrâmes à pied. Notre hôte, justement, Venait de recevoir à l’instant une lettre Qui m’était destinée. Il me la lit remettre. Je reconnus aux traits fermes et résolus Qu’elle était de mon père ; aussitôt je la lus. Sans se laisser aller par des chemins obliques. Il me faisait savoir, en termes laconiques Et précis, qu’un jeune homme, officier d’avenir. Fort épris de Marie et jaloux de s’unir A cette jeune fille, en faisait la demande. Ce n’était pas de ceux qu’on dédaigne ou marchande. Il avait un beau nom qui résonnait fort bien, Le nom très honoré d’un vieux rameau chrétien ; Riche, du meilleur monde, en la fleur des années, Ses démarches étaient pour être couronnées. Mais, cependant, Marie hésitait à parler. Mon père venait donc encore m’appeler, Certain que j’accourrais, sans tarder, auprès d’elle Si j’entendais le cri de l’âme paternelle. Comme pour le dîner on m’envoyait chercher, Je remis de répondre avant de me coucher. Qu’écrivis-je, grand Dieu ! Je ne le sais plus même ! Certes, je dus plonger dans une peine extrême Trois bons cœurs qui pour moi battaient à l’unisson. Et, rien que d’y penser, tiens, j’en ai le frisson. Quand un amour malsain tel qu’un vaincu vous lie Au fatidique autel où trône la folie, La prêtresse, au foyer brûlant votre bonheur, Vous arrache à la fois et l’esprit et l’honneur. « Nous étions au jeudi. Quoi que me dit mon hôte. Je partis, plus léger que le poulain qui saute Par-dessus le fossé qui divise le pré. L’heure ne marchait pas assez vite à mon gré, Les rameurs me semblaient dormir dans le caïque, Par un bizarre effet, la côte asiatique Paraissait reculer dans le lointain profond. J’aurais voulu franchir tout le détroit d’un bond, Ou, léger goéland, m’envoler sur les lames En les rasant de l’aile. Enfin nous abordâmes A Scutari la Rouge. Ah ! mon cœur palpitait En présence du rêve, alors, qu’il enfantait. Lorsque je mis le pied sur le débarcadère ! A quelques pas de là, serviteur légendaire, Le bon Jean m’attendait, les deux chevaux en main. Une minute après nous brûlions le chemin. Arrivé dans la cour, je lui jetai la bride, Sans remarquer combien sa mine était livide. Un silence mortel régnait dans la villa. Je gravis, étonné qu’elle ne fût pas là M’accueillant sur le seuil, les marches quatre à quatre, Et je n’entendis rien, si ce n’est mon cœur battre. J’allai de chambre en chambre, affolé, l’appelant, Quand je vis près de moi, Jean pâle et chancelant. « Qu’est-ce ? » dis-je. Alors lui, d’une voix étranglée : « Monsieur, pauvre Monsieur, elle s’en est allée ! » Stupide, anéanti, sans proférer un mot, J’entendis le récit de l’infâme complot : « Voilà, monsieur : lundi, vers le soir à la brune. J’avais été, pensant pêcher au clair de lune, Du côté de la mer. Je vis un bâtiment Stationnant au loin. Puis, après un moment, J’aperçus un canot accostant le rivage. Un jeune homme en sortit. Craignant quelque abordage D’écumeurs disposés à piller la maison, J’y fus par un détour, ça, comme de raison. J’arrivai fort à point, et tout justement comme Entrait cet inconnu mis en très honnête homme. J’allais l’interroger, quand Madame, soudain, Parut et me dit : « Jean, descendez au jardin, Retirez le verrou de la porte d’entrée, Et, quoi qu’on puisse faire, ici, dans la soirée, Ne vous en mêlez point, mon garçon. » J’obéis. On avait embauché quelques gens du pays, Gaillards qui, se suivant à de courts intervalles, Portèrent au canot des ballots et des malles. Surpris au dernier point, silencieusement, Tout penaud, j’assistais au déménagement. Bref, peu de temps après, Madame la comtesse Au bras de ce monsieur, qu’on appelait Altesse, Monseigneur, et pour vous que j’ai pris un moment, S’en fut vers le rivage et s’embarqua gaîment. Elle avait les cheveux coupés courts, et la mine Ainsi que les habits d’un cadet de marine. Je les suivis des yeux. A la fin, le canot Rejoignit le navire... — Ah ! tais-toi, plus un mot ! Assez, assez, tais-toi, malheureux ! » m’écriai-je, « Oh ! le lâche artifice, atroce et sacrilège ! Oh ! la basse action ! » Tout d’un coup, lourdement, Je tombai de mon long, privé de sentiment. « Quand je revins à moi, telle était ma faiblesse Que mon esprit, flottant, perdu dans sa détresse, A peine se pouvait reprendre au souvenir. Ma tête me semblait ne plus m’appartenir. Le vieux Jean avait fait porter à l’ambassade Un mot pour avertir que j’étais très malade Et que l’on m’envoyât du secours promptement. Mon excellent ami, sans tarder un moment, Arriva, sur le soir, amenant de la ville Un docteur qui passait pour être fort habile. Par son ordre on me prit, comme un petit garçon, Et puis on m’emporta, tout tremblant de frisson. La parole expirait sans force sur ma lèvre. Tantôt j’étais glacé, tantôt brûlant. La fièvre Me dévorait le sang. De rudes soubresauts Secouaient tout mon corps de leurs brûlants assauts. Je vois encore Jean, et ce tableau me touche, Qui, pendant le trajet, un mouchoir sur la bouche, S’efforçait, brave cœur, de rentrer ses sanglots. Le transport se fit bien. Heureusement les flots Etaient calmes. L’on put débarquer sans secousse. On me mit dans le fond d’une voiture douce. Je ne pouvais songer à demeurer debout. Quoique faible à l’excès, je tins bon jusqu’au bout. Nos deux chevaux, prenant une allure assez lente, Atteignirent enfin, mais à la nuit tombante, Le pavillon très sain et très bien aéré Qu’habitait notre ami, près de Buyuk-Dèré. « Les soins les plus touchants, dans la bonne demeure, Me furent prodigués. J’allai mieux d’heure en heure. La jeunesse possède un si puissant ressort, Que des plus durs combats triomphante elle sort. Grâce à cette amitié, si parfaite et si tendre, J’avais vaincu le mal. Il suffisait d’attendre Que par son lent secours le temps me rétablit, Et, sans danger, bientôt, je pus quitter le lit. J’allais me promener au doux soleil d’automne ; Je trouvais, après tout, que la vie était bonne. Quoique je ressentisse, au fond du cœur déçu. Le désordre causé par l’affreux coup reçu. Un matin, qu’appuyé sur le bras de mon hôte, Je marchais au jardin, avec lui, côte à côte, Vers un berceau de vigne il dirigea nos pas. Je vis qu’il avait là fait dresser le repas. L’atmosphère gardait une douceur très grande, Les fleurs de la saison ornaient la plate-bande, Et les pampres, roulés en abondants festons, Seuls, prédisaient l’hiver par la rougeur des tons. En homme délivré du souci qui l’assiège, Mon compagnon, joyeux, m’offrit alors un siège Et me tint aussitôt, en faisant l’échanson, Le propos que voici sous forme de chanson : Or çà ! mon camarade, assieds-toi sous ma treille. Viens déguster un doigt de vin de Portugal. Le farfadet badin, qui rit sous le cristal, Fait jaillir la gaîté des flancs de la bouteille. Je sais que ta maîtresse était belle à merveille Et qu’elle t’a payé d’un amour déloyal. Tu penses ne pouvoir guérir d’un si grand mal ? Que n’ai-je une douleur à ta douleur pareille ! La mienne, enfant, crois-moi, plus durement me point, Car la maîtresse, hélas ! qu’on ne remplace point, Est partie en laissant mon âme désolée ! C’est la divine et c’est la folle aux ailes d’or. La Jeunesse, en un mot, à jamais envolée ! Tu peux te consoler, toi qui l’étreins encor. « Il récita cela tel qu’un vaillant trouvère, Et versa de son vin deux gouttes en mon verre. Puis, le choquant du sien, joyeusement il but A ma longue existence, avertie au début D’avoir à redouter les pièges et les trames Qu’invente contre nous la malice des femmes. « Certes oui, j’étais jeune, et ma vitalité Chaque jour me faisait reprendre à la santé. Chaque jour mon dédain, surpassant ma colère, Chassait de mon esprit la cruelle étrangère, Et l’oubli s’imposait à mon ressentiment. Je voyais de plus haut mon triste aveuglement. Quelquefois même, aussi, je tournais ma pensée Vers celle que j’avais naguère délaissée, Et mon cœur, qui s’ouvrait tout grand à son retour, S’en remplissait de plus en plus, de jour en jour. Lorsque le voyageur s’en va sous les tropiques. Il est d’abord épris des flores exotiques Et leur exubérance étonne ses regards : Mais s’il a déchiré ses membres à leurs dards. Mais s’il a constaté que leur ombre perfide En sa veine insinue un principe morbide, Et s’il a vécu là toujours l’âme en suspens Sous la terreur du fauve et celle des serpents, Il songe au sol natal, à ses vertes prairies, Où la rosée en pleurs sème ses pierreries, Aux vallons rafraîchis par des ruisseaux chanteurs, Où l’enfant même peut aller cueillir des fleurs Et faire en sûreté l’innocente maraude Sans se trouver devant quelque monstre qui rôde. Ainsi tous mes pensers précipitaient leurs cours Arers le ressouvenir de mes premiers amours Nés de la confiance et de la certitude, Vrais comme la candeur, doux comme l’habitude. Et sans cesse et toujours mon âme se berçait Dans le rêve apaisant qu’elle recommençait. « Mon père était venu me chercher : nous partîmes. Il avait respecté mes tristesses intimes, Il fut tout simplement exquis clans sa bonté. Son grand cœur, débordant de générosité, Lui lit, sur bien des points, une loi de se taire. Ce fut moi qui parlai du jeune militaire Dont sa lettre m’avait naguère entretenu. Sagace et pénétrant, il vit mon âme à nu, Et doucement me dit, devinant ma pensée : « Je crains, mon pauvre ami, que ta douleur passée Ne soit que peu de chose auprès de tes regrets. Il faut courber le front sous de justes arrêts, Et courageusement les supporter. Marie, Le sort l’a décidé, dans an mois se marie. » Je sentis que des mots seraient là superflus Et le long du trajet nous n’en parlâmes plus ; Mais des soupirs fréquents firent assez connaître Quelle amertume était au profond de mon être. Victime dévolue aux futures douleurs, Je feignis le sommeil pour dévorer mes pleurs. « Nous fîmes le voyage à petites journées, Nous arrêtant les nuits, partant aux matinées. Ainsi que l’exigeait mon état maladif. J’aurais voulu tantôt filer d’un vol hâtif. Tantôt, d’un pas rampant, demeurer en arrière, Selon que l’objectif, au bout de la carrière. M’attirât par instant ou bien me repoussât, Selon qu’un fol espoir par instant me berçât Ou bien que je me prisse à la désespérance. Il nous fallut dix jours pour traverser la France En suivant le chemin de Marseille à Paris. Mes muscles déprimés étaient endoloris, Ma tête était serrée, elle semblait se fendre, Et je dus m’appuyer, quand il fallut descendre, Comme un vieillard caduc, sur le bras paternel, Au pied de l’escalier de notre vieil hôtel Où toute la maison, la veille, prévenue, Depuis quelques instants guettait notre venue. Le brave général, aussi, nous attendait. Il dit en m’accueillant : « Comme te voilà fait ! Ah ! mon pauvre garçon, quelle mine est la tienne ! Enfin, tu nous reviens. Du courage, mordienne ! » Et puis il me serra contre lui tendrement. Soutenu, je gravis l’escalier lentement. Incapable à peu près de remuer un membre, Je fus presque porté sur le seuil de ma chambre. Marie et ma grand’mère étaient là toutes deux. En me voyant entrer défait et souffreteux, L’aïeule, m’étreignant, ne put que fondre en larmes ; Mais, lorsque j’eus calmé ses premières alarmes, Elle dit à Marie : « Embrasse ton cousin, » Et se laissa tomber sur le fauteuil voisin Profondément touchée et la tête baissée. Sans se montrer émue ou décontenancée, Sans un trouble apparent, sans un mol : précurseur, Marie au front me mit un vrai baiser de sœur, Un de ces francs baisers sonores, mais de glace. Puis chacun me laissa pour que je reposasse. « Le calme autour de moi, l’intelligent concours De soins les plus parfaits, m’eurent en quelques jours Presque remis sur pied ; mais je gardais la chambre. Le mariage était pour le quatre novembre. J’en entendais parler et je n’en disais rien. J’appelais mes efforts à garder un maintien Propre à voiler l’état de mon âme blessée. Cependant je reçus la visite annoncée De celui qui, passant après moi, d’un bras sûr Secouant l’arbre, avait récolté le fruit mûr. C’était un grand jeune homme à la moustache blonde, Très distingué, courtois, et qui savait son monde. Il fut causeur charmant, parla de son bonheur, Me dit à quel haut point il estimait l’honneur Qu’il avait de pouvoir entrer dans ma famille, Loua discrètement la belle jeune ; fille Dont il était, d’ailleurs, profondément épris, Et s’exprima sur tous en homme bien appris. Pensif, je l’écoutais, et voyais, de ma place, La scène réfléchie entière dans la glace : J’apercevais, mordu par un amer dépit, Mon corps émacié dans mon trop large habit. Mes yeux battus au fond des orbites creusées, Mes longs traits amaigris aux lignes accusées, Ce visage, autrefois qui faisait mon orgueil, Pâle, ainsi que mes mains sur les bras du fauteuil, Mes transparentes mains de valétudinaire ! Et je me comparais à ce beau militaire Leste, fier, dégagé d’allure et de façon, A cet avantageux et superbe garçon Portant, avec non moins d’aplomb que d’élégance. Le dolman des hussards d’un rouge de garance, Chamarré de galons et de tresses d’argent. Malgré moi j’enviais son bon air engageant, Son sourire loyal sous sa mâle moustache, J’enviais tout en lui, même sa sabretache, Son schako d’ordonnance, ainsi que ses chevrons. Et, pour tout dire, enfin, jusqu’à ses éperons. Ma fierté, devant lui paraissait dégradée, Il me semblait plus haut que moi d’une coudée. En considérant, là, ce soldat bien bâti, J’avais le sentiment qu’il eût anéanti Mon triste personnage anémique et macabre Rien qu’en posant sur moi le pommeau de son sabre. Ah ! comme je compris, atroce crêve-cœur, Que j’étais le vaincu, qu’il était le vainqueur ! Gela me fit monter de la pourpre à la joue ; Et je fus soulagé d’un grand poids, je l’avoue, Alors que je le vis partir en accoutrant Son attirail guerrier d’officier conquérant. » Nous étions à ce jour. L’heure était arrivée. Au matin la maison tout entière levée En de bruyants apprêts semblait se déchaîner. Et c’était pour midi. J’aurais pu m’y traîner, J’aurais pu, consommant mon propre sacrifice, Dans le chœur, en parent, assister à l’office. Je n’eus point ce courage, et je sus de mon mal Prolonger le secours jusqu’au moment fatal. Il vint, ce moment-là, mais sans révolte impie, Je me couvris les yeux en murmurant : J’expie ! Et mes larmes, alors, coulèrent lentement, Et je sentis au cœur un peu d’apaisement, Et mon passé, bien court, me lit l’effet d’un rêve Triste, plaintif et doux, comme le chant qu’achève Au loin, dans la campagne et dans l’ombre du soir, Un pâtre devant lui poussant son troupeau noir. « La vie est-elle donc autre chose qu’un songe, Et le vrai se peut-il discerner du mensonge ? Tout le bien ou le mal qui nous est arrivé, Alors qu’on l’a vécu, l’on croit qu’on l’a rêvé, L’existence se brûle en un grand incendie Où se tord dans le feu la tragi-comédie, Les actes successifs, par le temps consumés, Sont, dans la conscience, à peine résumés, Et leur enchaînement, que l’on ne peut comprendre, Ne nous est affirmé que par un peu de cendre ! » Il se tut : son regard sembla dans le passé Chercher comme un contour par les ans effacé : Et puis, il soupira. — Lorsque le cœur soupire C’est que, dit-on, le cœur n’a pas ce qu’il désire. Je lui serrai bien fort, bien longuement la main, Et je m’en fus chez moi par le même chemin. Note : poème scindé en deux parties en raison de sa longueur ; ceci est la suite.
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