Poème
L’obus
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Mai 1871. À J Ouvrant la brèche avec fracas A travers l’épaisse muraille, L’obus de ces derniers combats A semé sa noire mitraille. Monstre féroce et sans pitié, Qui frappe sans choisir sa proie, Il a fendu par la moitié Ce logis qui fut notre joie! Il a déchiré sur leurs gonds Les ferrures des larges portes, Labouré planchers et plafonds, Crevé les parois les plus fortes ; Plus cruel qu’au temps des Prussiens, Il a confondu dans sa haine Tous les meubles, nouveaux, anciens, Thuya, palissandre ou vieux chêne; Comme sous un toit foudroyé, Il a, d’un choc épouvantable, Percé, tordu, haché, broyé Le bois, le fer, le lit, la table; Il a découpé par lambeaux, Dans le vert tissu du poème, Vos personnages les plus beaux, Chers Aubussons fanés que j’aime ! Ravageant ces heureux cantons, La fonte, aux cruelles morsures, Hélas! à vos pauvres moutons A fait d’incurables blessures ! Elle a, d’un coup, pulvérisé Un trésor de frêles merveilles, Venise, ton verre irisé, Japon, tes laques non pareilles; De ses éclats, stupidement, Elle a pilé nos étagères, Et rompu l’entretien charmant Des Céladons et des bergères; Du nid d’amour il n’est resté Qu’un monceau d’informes épaves, Affreux chaos, champ dévasté Qui donne à rêver aux plus braves ! Ah! nous pouvons pleurer tous deux, Dans la douleur universelle, En foulant ces débris hideux Qu’une rage aveugle amoncelle! Les objets ont aussi leur deuil : Il est cent choses familières Dont l’aspect connu pour notre œil Est plein de grâces singulières ! Ta main soulevait ce rideau, Pour sourire au songeur morose; Tu versais quelques gouttes d’eau Dans ce vase où s’ouvrait la rose; Ce miroir fut un confident ; Ce cristal est une relique : On leur accorde, en les perdant, Un long regard mélancolique ! Parmi tout ce fouillis confus Que le cœur seul peut reconnaître, On cherche un passé qui n’est plus ; On dit : « Le verrons-nous renaître ? » Eh bien, que le ciel soit béni! Il faut dompter cette faiblesse : Aux oiseaux qu’importe le nid! Qu’importe à l’âme ce qu’on laisse! Nous avions pour ces vanités Une tendresse trop frivole ; Nous aimions trop, enfants gâtés, Ce qui brille et ce qui s’envole ! Va! Les mortiers et les canons Ont leur langue qu’il faut comprendre. Revenons, cher cœur, revenons Aux biens qu’ils ne sauraient nous prendre ! En vain la machine de mort A vomi ses engins funestes, Elle a raison, nous avions tort : Car je suis là, car tu me restes : Nous nous retrouvons aujourd’hui, Quelque foyer que soit le nôtre, Toi mon soutien, moi ton appui, Tous deux ensemble, et l’un pour l’autre !
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