Poème
La Fourmi de Salomon
par Claudius POPELIN
Salomon était roi de tous les animaux, Ainsi que nous l’apprend la fable Iranienne : Une fois il voulut dénombrer ses troupeaux, De la lointaine Ophir jusqu’à la Caspienne. Le prince descendit dans l’Irak-Adjémi Où, lançant ses décrets aux quatre coins du monde, Depuis Léviathan jusques à la fourmi, Il manda ses sujets de la terre et de l’onde. Ils accoururent tous, du froid septentrion, Où le soleil chassé versa des larmes d’ambre, De la blanche Thulé, comme de Nérigon, Des plages d’Armorique et du pays Sicambre, Ils accoururent tous, des régions qu’Auster Brûle éternellement de ses baisers torrides, Régions sans printemps, ainsi que sans hiver, Du golfe Gangétique aux îles Hespérides. Les graves éléphants, les grands alligators, L’insecte imperceptible, et les puissants colosses, Le lourd monocéros, les boas constrictors, Le chameau fils pieu, les lions, les molosses, Le cheval hennissant, le zèbre bigarré, Le barbu tragélaphe avec l’hippopotame, La panthère odorante au manteau diapré. Le tigre issu du vent, l’âne, le cerf qui brame, Et les ours et les loups, le sinck, le basilic, Et le dragon dardant ses langues vipérines, La martichore avec la crocote et l’aspic, Et le griphon jaloux qui garde l’or des mines, La caladre par qui tout mal est écarté, Le dromadaire agile et la licorne amie Des filles qui, de près, gardent leur chasteté, L’hydre du cocatrix implacable ennemie, Et le léotophonte exécré du lion, Le chamé-léopard moucheté comme un marbre, L’alcès et le maclis, le petit stellion, Et le tarrand qui sait prendre le ton de l’arbre, L’aigle et le roitelet, l’onocrotale blanc, Le tragopan armé de cornes menaçantes, Le pélican du Nil qui déchire son flanc, Et le porphyrion aux deux pattes sanglantes. De lunes d’émeraude et d’astres de saphyr, Le paon, chargeant sa queue à la roue ocellée, Vint faire chatoyer, au souffle du zéphyr, Son cou plus azuré que la voûte étoilée. Les vautours, dans les airs, comme des pavillons, Déployant l’envergure immense de leurs ailes, Avec la libellule, avec les papillons, Vinrent mêler leurs vols à ceux des tourterelles. Au-dessus du seigneur des légions d’oiseaux Formèrent, en planant, un dais impénétrable. La baleine elle-même, en remontant les eaux, Fut s’échouer, soumise, à ses pieds, sur le sable. Salomon, dans sa gloire, en royal attribut, Vit passer tout son peuple au devant de son trône ; Chacun de ses sujets lui paya le tribut Que, pour lui, chacun d’eux apporta de sa zone. A la droite du roi, dans des chaires en or, Soixante et douze mille immobiles prophètes, Majestueux témoins, ajoutaient au décor Le solennel aspect de leurs augustes têtes. A sa gauche rangés, dans des chaires d’argent, Couverts de long manteaux retombant sur les marches. Imposants spectateurs en silence siégeant, Se tenaient, attentifs, autant de patriarches. Devant lui s’élevait le monceau colossal Des dons qu’il mesurait de son œil impassible, Et la myrrhe et le musc, le nard et le sandal, L’encens, le cinnamome et l’ambre immarcessible ; Entassement plus haut que la tour de Babel De perles, de corail, de panaches d’autruches, Et de belles toisons, et de cire et de miel Dont les abeilles d’or avaient vidé les ruches. Le sage contempla cet amoncellement Et de corne polie, et d’ivoire et de soies, Sans que son front hautain, par un seul mouvement, Trahît quelque plaisir à tant de riches proies. La petite fourmi vint enfin, à son tour, Marchant péniblement, entraînant avec elle, A travers maint obstacle, en faisant maint détour, Un morceau détaché d’un corps de sauterelle. Alors le Yedid-ya, du tout-puissant l’ami, Le maître redouté dans son faunesque empire, Agréant de bon cœur l’offre de la fourmi, Illumina le ciel d’un bienveillant sourire !
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