Poème
La Fourmi de Timour
par Claudius POPELIN
Timour-Leng était seul en sa tente enfermé. Il rêvait au projet de conquête formé. Son esprit s’égarait dans des apothéoses Et son âme pliait sous le fardeau des choses. » Moi, » dit-il, « le Sahib, fils de Taragaï, Proclamé par les grands roi du Djagataï, J’ai ceint le baudrier que la victoire donne, Et sur mon front altier j’ai posé la couronne. Devant moi mes égaux, à terre prosternés, Pour servir mes desseins ont vu qu’ils étaient nés. Le Seïd Berékè, descendant du Prophète, M’a donné l’étendard qu’on déploie à leur tête Et le tambour sacré, symbole du pouvoir. Alors tous les émirs, soumis à mon vouloir, En jetant à mes pieds l’or et les pierreries, M’ont fait maître absolu de leurs cavaleries. J’ai compris que l’empire ancien de Tinghis-khan, A mon vaste désir ne ferait qu’un carcan, Et j’ai, dès lors, voulu, pour qu’il se rassasie, Dans mes deux bras tendus tenir toute l’Asie. D’abord j’ai pris Hérat ; ses deux portes de fer Maintenant sont à Kech un trophée assez cher. Là j’ai muré vivants deux mille hommes rebelles ; Puis j’ai, pareil à l’aigle ouvrant ses larges ailes Conquis le Khorassan, et, prenant mon essor. Mené, victorieux, ma grande horde d’or A travers les vallons des marches Caspiennes Que j’ai, du droit du fort, aussitôt faites miennes, Et projetant sur lui l’ombre de mon plumet, J’ai su forcer Melik d’honorer Mohammed. Ce roi chrétien portait la tunique de mailles, D’une trempe à braver le péril des batailles, Que Daoud, le saint roi, jadis forgea, dit-on ; Melik-Hippocratès en ce jour m’en fit don. Touché, je lui rendis son trône en Géorgie. Je lis en Arménie une sanglante orgie, Rangeai sous mon pouvoir tout le Mazenderan, Puis Tébris, Kars, Tiflis, Van et conquis l’Iran. Ispahan me brava : des pauvres et des riches J’ordonnai le massacre, exceptant les derviches. De leur peau j’aurais dû recouvrir mes tambours ! J’ai fait mieux, j’ai donné, pour maçonner des tours, Soixante et dix milliers de leurs têtes sanglantes. C’est ainsi que Timour sème les épouvantes. Schiraz alors m’ouvrit les portes de ses murs. C’était peu. J’ai mené mes chevaux aux pieds sûrs Le long de l’Altaï tout blanchi par les neiges, Fait traverser l’Oural à mes sombres cortèges, Et livré la bataille aux bords du Biélaya, Où, poussé par mon bras, l’ennemi se noya. Puis j’ai planté ma tente aux riantes prairies Que le Volga parcourt en des rives fleuries. Quand Mansour à Schiraz arma des mécontents Schah Rouk, mon jeune fils, âgé de dix-sept ans, L’assaillit à cheval et lui coupa la tête. Moi j’entrai dans Bagdad comme en un jour de fête. La Mésopotamie et le Caucase avec Furent ma proie, et puis je vainquis au Terek. Poursuivant les fuyards aux plaines Moscovites. Je joignis la Pologne aux lointaines limites. Je pris Azof, je pris le pays du Kouban, Détruisis Seraï, détruisis Astrakan, Et m’en fus triompher, après, dans Samarkande, Le cœur enflé toujours d’ambition plus grande. Mais qui peut contenir la lave d’un volcan ? Aussi je traversai l’Indus où Tinghis-Khan Avait été contraint de tourner en arrière. Abattant tout rempart, brisant toute barrière, J’envahis le Pendjab, pays du bengali, Et je vainquis Mahmoud sous les murs de Delhy. Des captifs m’encombraient au nombre de cent mille, Je les fis mettre à mort et puis je pris la ville Que mes soldats gorgés pillèrent trois grands jours. Défenseur de l’Islam, le long de mon parcours J’ai renversé partout les autels et les temples, Aux siècles à venir pour laisser des exemples ; Et pour montrer à ceux qui viendront en ces lieux Comment Timour traitait le culte des faux dieux, Je n’ai laissé debout que des ruines sombres. Mes faibles ennemis, comme de vaines ombres, Ont fui devant le mur de mes noirs cavaliers Oui, prenant les cités sans sape ni béliers, Ont, en moins de six mois, joint l’Inde à mon empire Depuis Tengapatnam jusques au Cachemire. Timour est magnanime autant que le lion, Mais ne pardonne pas à la rébellion. Aussi de flots de sang la terre fut rougie Quand j’appris que l’Iran et que la Géorgie Avaient, osé lever le front contre ma loi. Afin de leur laisser un souvenir de moi J’ai fait, dans ces pays, d’un cœur plus froid qu’un marbre, Déraciner la vigne et décortiquer l’arbre. C’est ainsi que j’étais un homme triomphant Quand, pareil à la mouche attaquant l’éléphant, Devant qui le cheval terrifié se cabre, Bayezid vint lui-même au devant de mon sabre. Alors louant Allah, le juge des débats, Qui dans sa main fermée a le sort des combats, Je partis aussitôt, sans crainte, sans colère, Et, tombant sur Siwas ainsi que le tonnerre, J’y fis, par mes chevaux plus prompts que n’est le vent, Piétiner mille enfants agenouillés devant ; Car je suis tout de fer quand il s’agit de vaincre, Et ne me laisse, alors, ni toucher, ni convaincre. De l’Egypte accouru, le grand Soudan Feradj, Bien que prudent et sage, et bien qu’il eut fait l’hadj, M’attaqua : sous Alep j’écrasai son armée. Damas se racheta ; mais, étant mal famée Et d’une orthodoxie à donner du soupçon, Je la fis mettre à sac et gardai la rançon. Ne pouvant tolérer que ma loi soit bravée Je pris d’assaut Bagdad contre moi soulevée. Femmes, enfants, vieillards, tout, hormis les imans, Et le collège entier des docteurs musulmans, Périt, soit dans le Tigre aux ondes toutes rouges, Soit par le fer, au fond des palais et des bouges. J’eus des têtes assez pour faire aux alentours De la ville rasée ériger cent vingt tours. Le sultan Bayezid, craignant un destin pire, M’offrit en vain la paix ; dans la plaine d’Ancyre Je le joignis avec mes braves pleins d’ardeur Que j’avais fait compter par son ambassadeur. Là leurs chocs répétés parvinrent à l’abattre, Au mois de Zoulcâdé de l’an huit cent et quatre : Et lui, qui se disait Commandeur des Croyants, Baissa les yeux devant mes regards flamboyants. J’aurais pu, si j’avais le cœur bas d’un eunuque, Pour monter à cheval mettre un pied sur sa nuque, Le loger au dedans d’une cage de fer... Fi donc ! étant altier j’estime un prince fier. En voyant ce puissant vaincu courber la tête, Je me suis rappelé la leçon du Prophète Qui, lorsqu’il prit la Mecque, à son ressentiment Commanda, magnanime, et se montra clément, De même que Yousouf autrefois pour ses frères. Ainsi j’ai su dompter les rancunes amères. J’ai fait à Bayezid, en ennemi loyal, Dresser auprès du mien un pavillon royal. Après l’avoir vêtu d’un caftan magnifique Orné de tresses d’or sur un velours persique, En roi je l’ai pourvu d’une garde d’honneur ; Et, de mon naturel n’étant point lésineur A ses fils j’ai laissé, suivant ma fantaisie, Tous ses Etats d’Europe et ses Etats d’Asie. Pour réparer les maux que la guerre opéra J’ai soumis au tribut les Génois de Péra, J’ai, dans ma course folle, ainsi qu’une avalanche, En moins de quinze jours rasé Smyrne la blanche Que le sultan des Turcs battit pendant sept ans Sous l’effort impuissant de milliers d’Ottomans. J’ai rebâti Bagdad en rançonnant Byzance. Je suis le bon ami de Charles, roi de France : Aussi tous les barons pris à Nicopolis Ont revu, libérés, le sol des fleurs de lis. Le prince qui régit la lointaine Castille M’a donné des tapis brodés d’or à l’aiguille. Le rubis de Balasch et la perle d’Ophir, Le joyeux diamant, le béryl, le saphir, L’améthyste pourprée et la jaune topaze, Et le sombre grenat, l’émeraude et la prase Plus vertes que ne sont les feuilles du printemps, Au fond de mon harem, en dessins éclatants, Formant sur les tissus de riches broderies, Ajoutent à l’effet de ses marqueteries. Si je veux, d’aventure, écrire à quelque roi, Mon vassal éloigné, pour lui dicter la loi, La missive portant les choses commandées A toujours en longueur soixante et dix coudées Sur trois de large ; elle est écrite en lettres d’or, Ce qui sur le vélin plus brillamment ressort, Par la main exercée aux tracés d’un beau style Du bon Mevlana cheikh Mehemed, scribe habile. J’ai des esclaves noirs tremblant devant le pal, Et des femmes aussi, plus qu’Assurbanipal. Quant à ma voix, soudain, les lances sont dressées, Que les plaines au loin, sont de fer hérissées, Et que mon doigt levé fait se mouvoir les khans., Le sol est ébranlé du Thibet aux Balkans. Rien ne m’est refusé de ce que je désire, Tout fléchit devant moi, tout plie, et mon empire Est plus grand que celui de l’antique Iskander. Mes sujets, plus nombreux que les flots de la mer, Ne se peuvent compter, non plus que mes richesses Qu’on garde nuit et jour au fond des forteresses. J’ai des chevaux autant qu’en avait Solyman, Fils de Daoud et roi de la plage au Liban ; J’ai dix-sept filles, j’ai trente-six jeunes princes Qui tous, issus de moi, gouvernent mes provinces ; Je suis omnipotent et tel est mon trésor Que je pourrais paver tous mes chemins en or. En tous lieux, j’ai fondé le pilier de Justice. J’ai partout étendu ma main réparatrice. J’ai restauré les ponts, j’ai creusé le canal, Elevé la mosquée et bâti l’hôpital. Jamais à l’affligé mon cœur ne se dérobe. Le pauvre peut toujours me tirer par la robe ; J’écoute sa requête et j’y fais droit toujours. Je verse le bienfait, je répands le secours. S’il est bon qu’on me craigne, il faut qu’on me révère. Je sais faire expier par un arrêt sévère Les excès que les grands osent faire aux petits. Sans merci, j’ai traqué la race des bandits, Et la terre d’Asie en est si bien purgée Que, des rives du Gange aux plages de l’Egée, Un homme porterait, sans crainte des coquins. Un grand bassin d’argent tout rempli de sequins. Cela n’est point assez. Plus le cèdre s’élève Plus en son vaste tronc il recèle de sève, Plus il faut qu’il projette au loin ses rameaux verts. Au delà des grands monts qui bornent les déserts Est un pays rempli de cités populeuses, La Chine fortunée aux sources fabuleuses, Où des fleuves sans fin, beaux rubans déroulés, Serpentent au travers et des riz et des blés ; La grande Chine avec ses tours de porcelaine, Et ses troupeaux nombreux répandus dans la plaine, Et ses palais laqués et ses riches moissons, Et Péking la royale aux cent mille maisons. Là, de l’idolâtrie abattant l’insolence, Moi, champion d’Allah, je planterai ma lance, Et, quand j’aurai soumis l’empire du Milieu, Je serai le premier des êtres après Dieu. » Ainsi parla Timour ; mais, inclinant la tête, Il se prit à penser qu’en atteignant au faite, C’est, pour le plus souvent qu’on en est rejeté. Il se prit à penser au destin arrêté Des héros fondateurs de toute monarchie, Il se prit à penser à sa barbe blanchie, A son bras tel qu’un arc par les ans détendu, Au rouge cavalier toujours inattendu Oui, troublant le festin et renversant la coupe, Garrotte le convive et le ravit en croupe. Et, le cœur envahi par un mortel frisson, Il trembla, lui Timour, comme la frondaison D’un vieux chêne ébranlé par l’assaut des orages, En sentant vaciller les grands échafaudages Qui portaient le fardeau de ses ambitions. Lui qui, victorieux, foulait les nations, Oui, d’un pied souverain terrassant les puissances, Les faisait se coucher à l’ombre de ses lances Comme des faons craintifs sous le fauve vainqueur ; Lui, le farouche archer à l’indomptable cœur, Il trembla. Ses yeux pleins d’une vision sombre Immobiles, brillaient au sein de la pénombre ; Et ses regards, fixés sur les parois en cuir De sa tente mongole, en vain cherchant à fuir Les spectres évoqués par sa morne pensée, Virent une fourmi qui grimpait empressée. Elle allait vivement, hâtant son pas menu, Traînant quelque débris vers un but inconnu, Marchant toujours tout droit, servante jamais lasse. Timour d’un doigt distrait la lança dans l’espace. Mais, sans se rebuter, sans lâcher son fardeau, Bientôt au même endroit elle fut de nouveau. Le conquérant, surpris de sa persévérance, Poussa son jeu cruel à la dernière outrance. Quatre-vingts fois Timour l’abattit de la main : Chaque fois la fourmi recouvra son chemin. Alors l’homme accablé se redressa superbe. Ainsi qu’un combattant qui gît blessé sur l’herbe Se relève vaillant aux accents du clairon, Ou pareil au nocher saisissant l’aviron, Qui, d’un bras vigoureux, remet sa barque droite Et cingle vers le port que son désir convoite, Il fixa l’avenir d’un regard affermi. « Va-t’-en ! » dit-il, « en paix, ô petite fourmi, Car Timour a compris que la leçon est bonne, Et qu’aujourd’hui, par toi, c’est Allah qui la donne. Moi qui, jusqu’à présent, invincible ai vécu, Par une humble fourmi serais-je donc vaincu ? » Or la fourmi lui dit : « Surpassant ta clémence, Plus de quatre-vingts fois la bonne Providence, O sultan ! t’a laissé poursuivre ton chemin, Mais ne crois pas toujours qu’un nouveau lendemain Après l’autre viendra dorer ton cimeterre, Car depuis cinquante ans lu fatigues la terre. — Fourmi, » reprit Timour, « l’archange Gabriel, Ainsi qu’à Zacharie ou comme à Daniel, Venu pour m’apporter la parole divine, Ne m’empêcherait pas de jurer par Médine Que, poussant devant moi deux cent mille chevaux, Je franchirai les monts ou passerai les vaux ; Et que je couvrirai les rives et les plaines De mes soldats sans nombre et de leurs capitaines ; Que, rasant les remparts, les môles et les tours, Et que, barrant le fleuve ou détournant son cours, Je prendrai les cités à ma merci rendues Et que je dompterai les foules éperdues. Et que je pétrirai le troupeau des humains Dans le moule formé par le creux de mes mains ; Que, faisant de l’Asie un trône magnifique Ayant pour escabeaux et l’Europe et l’Afrique, Je serai, fût-ce un jour, monarque universel, Les pieds au front des rois et le front dans le ciel. Va, petite fourmi ! Moi je poursuis mon rêve, Que le Dieu tout-puissant permette qu’il s’achève ! » — La fourmi répondit : « Vous êtes insensé, On n’achève jamais un rêve commencé. Car c’est très vainement que l’homme se propose D’atteindre au but lointain dont l’avenir dispose. Paraître et disparaître est l’éternelle loi Qui ne distingue pas d’un sultan ou de moi. Les Cieux », reprit Timour, « ne connaissent qu’un maître, La Terre n’en veut qu’un. » — La fourmi dit : « Peut-être Ne reverrez-vous pas beaucoup plus qu’un soleil. La mort, vous apportant le funeste réveil, Au milieu de son cours interrompra le songe, Car tout n’est qu’apparence, et tout n’est que mensonge ! » Ayant ainsi parlé l’insecte disparut. Le lendemain Timour fit lever le tribut. Son appel, répété dans les trompes de cuivre Fut convoquer au loin ses sujets à le suivre. Le vieux Sahib-Kiran, le prince au cœur de fer, Malgré tous ses émirs, bravant le rude hiver, Par les steppes glacés mena ses vieilles hordes. Le sort fatal, déjà, le liait de ses cordes. Homme il avait planté sur la ville d’Otrar, Au delà du Sihoun, son pavillon tatar, Homme il allait vainqueur surmonter tout obstacle, Gomme il allait, enfin, parvenir au pinacle, Voilà qu’un mercredi de Schâban il fut pris Par la fièvre, et, croyant entendre les houris L’exhorter doucement à faire pénitence, Il comprit que c’était la suprême sentence : Pendant qu’à son chevet le docte Hibetoullah, Priait, il s’écria : « La il ah il’ allah ! » Puis, devant les Mirzas, ses enfants, tout en larmes, Devant les grands émirs, ses vieux compagnons d’armes, Il expira soudain, et l’ange Esrafiel Vint recueillir son âme et l’emporter au ciel. Ainsi que la Babel antique foudroyée Sa puissance, aussitôt, roula sur lui broyée. Ah ! qu’on soit un insecte ou que l’on soit un roi, Tout s’abîme, à la fin, dans un grand désarroi ; Nul n’a pu pénétrer l’insondable mystère Qui fait crouler le trône ou la motte de terre. Qui veut que le conflit des révolutions Déchire les liens des vieilles nations, Que les sociétés que fondent les insectes Subissent le destin des castes et des sectes, Que tout à la dérive aille ensemble au néant, Les petites fourmis et l’empereur géant.
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