Poème
La frontière
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
À mon ami Alfred Mézières Vers la crête des bois où le sentier serpente, Lentement tous les deux nous montions une pente. Le guide et moi. Malgré le matin vaporeux, Dont la brume cendrait les lointains vigoureux, Les sommets, par instants, semblaient rompre les nues. J’admirais. Dans ce coin des Vosges inconnues, Tout est surprise et charme inattendu. Mes yeux Plongeaient dans ces vallons frais et silencieux, Où le mélèze vert pousse dans le grès rose, Et que de vingt réseaux cachés la source arrose. « Vous aurez mieux plus loin! dit l’homme, en me montrant. Au delà d’un pin mort couché sur un torrent, Un plateau de rochers moussus, formant terrasse. Nous nous reposerons une heure à cette place. Le poste est à côté. » Puis, aussi simplement : « Nous serons, pour bien voir, en pays allemand. » Ce ruisseau-là, c’était la nouvelle frontière : Et l’on apercevait là-haut l’Alsace entière ! Je m’arrêtai, cloué sur le roc, sans parler, Et je sentis mes yeux de larmes se voiler. Je ne me croyais pas aussi près! Mes pensées Se remuaient en moi, fortes et courroucées. L’Alsace ! — Je n’avais qu’à faire trois cents pas, Pour la voir jusqu’au Rhin. — Eh bien, je ne peux pas ! Je te connaîtrai donc, supplice de Tantale ! Je ne franchirai pas cette ligne fatale : Je ne l’ai pas voulu jusqu’ici. Le devoir Est de songer toujours à ce sol, sans le voir. Ici doit s’arrêter, pour un culte plus triste, La curiosité frivole du touriste ; Et c’est assez qu’un nom fasse saigner le cœur, Sans qu’on aille chercher le casque du vainqueur. Si ce guide banal, avec indifférence, Dans un verre prussien boit notre vin de France, Oubliant qu’à sa chair on a pris un morceau, Libre à lui! C’est du sang qui court dans ce ruisseau. Mon esprit aussitôt se livrant à son rêve, Je crus saisir au loin, comme un vent qui se lève, Des bruits confus de pas, des roulements de chars, Les coups de feu pressés des francs-tireurs épars, Et les râles des morts dans la paix matinale. Comme dans la ballade, une chasse infernale, Effrayant les rochers pareils à des manoirs, Galopait follement sous les grands sapins noirs. Et j’écoutais les sons que je croyais entendre. L’homme s’était assis, peut-être sans comprendre. A la fin : « Venez-vous ? ou restez-vous en bas ? Reprit-il. — Retournons, dis-je; je n’irai pas ! » Et tel, parlant ainsi, s’expliquait mon visage, Tel mon geste élargi chassant le paysage, Tel l’accent douloureux et strident de ma voix, Qu’il ouvrit de grands yeux, — et comprit, cette fois. Gérardmer, 1880.
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