Poème
La recherche
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Décembre 1870. Parents, allez chercher vos fils que l’on enterre ! Il n’est pas revenu, le jeune volontaire Des loisirs du rempart si longtemps courroucé : Ses compagnons l’ont vu tomber, mort ou blessé, Et n’ont pu l’enlever, tant l’attaque fut prompte, De la plaine, où passait un ouragan de fonte. Le soir, on répondait à son nom : « Disparu ! » Après avoir, de salle en salle, parcouru Les petits lits pressés des longues ambulances, Sous le linge sanglant cherchant des ressemblances, Le père avec l’ami qu’on trouve aux mauvais jours Se sont mis en campagne, au delà des faubourgs : Car on veut retrouver pour le baiser suprême, Si mutilés qu’ils soient, les corps de ceux qu’on aime! La vapeur du matin voile encor l’horizon. Tous deux ont dépassé la dernière maison, Et gravissent, sans dire un mot, la rude pente; A leurs pieds lentement la Marne qui serpente Emporte des secrets qu’on ne connaîtra pas. Déjà sur les chemins la trace des combats Apparaît : la retraite a semé ses épaves, Et quelques morts sur eux fixent leurs grands yeux caves. Ils jettent un coup d’œil, mais ne s’arrêtent point : Celui qu’ils vont chercher a dû tomber plus loin! Ils s’avancent, pressés d’arriver à la plaine. Le froid fait un nuage avec leur tiède haleine, Et leurs pas incertains glissent dans les sentiers. On leur a dit qu’il faut deux jours, deux jours entiers, Dans ces vignes, ces champs, ces bois que l’on explore, Pour recueillir tous ceux qui respirent encore, Ou creuser une tombe à ceux qui ne sont plus ! Ils cherchent, — tour à tour grimpant sur les talus, Ou passant dans l’enclos qu’un bout de mur protège, Ou descendant le long des ravins pleins de neige, Pour sonder de plus près la couche qui se fond. Les calmes brancardiers sur la brume sans fond Détachent, par instants, leur noire silhouette, Et poursuivent là-bas leur besogne muette. Le sinistre rôdeur s’échappe des buissons Pour retourner les sacs et fouiller les caissons, Ou reprendre aux corbeaux le corps qu’il leur dispute. Sur le vaste plateau qui vit l’horrible lutte, Ils sont montés enfin : c’est ici que la mort A frappé nos soldats dans leur plus grand effort; Et de ce blanc tapis de neige qu’elle souille, La mitraille en fureur a fait un champ de houille. Pour contempler la guerre et son déchaînement, Les sombres visiteurs s’arrêtent un moment, Et leur deuil se confond dans la douleur immense Que fait naître, à la voir de près, cette démence! Puis tous deux, sans parler, tristement ont repris Leur lent pèlerinage au milieu des débris. Ils cherchent. — Des soldats leur indiquent les places Où le combat plus vif a laissé plus de traces : Combien de fronts sanglants par eux.interrogés ! Quels regards, de minute en minute, échangés, Durant la monotone et longue promenade, Dans ces champs qu’a fouillés deux jours la canonnade. Combien de fois tous deux se sont vus défaillir A cette rude épreuve où l’on se sent vieillir! Ils cherchent. — Chaque pli de terrain, chaque pierre, Chaque sillon qui semble entr’ouvrir une bière, La touffe d’herbe où va s’arrêter l’œil errant, Le pan de mur où peut s’adosser un mourant, L’arbre brisé tordant son branchage farouche, Le fosse plein de boue où le blessé se couche, Les fourgons dételés encombrant les chemins, Tout est scruté par eux du regard ou des mains. Un cadavre parfois, le front contre la terre, Les attire; remplis d’un trouble involontaire, Ils le tournent : l’espoir, un instant, avait lui; Puis le corps lourdement tombe : ce n’est pas lui ! Lorsque roule auprès d’eux un convoi d’ambulance, Ils y courent émus : le vieillard qui s’élance Jette un coup d’œil rapide à ces pâles blessés, Dans l’engourdissement de leur mal affaissés; Et, plus morne, il revient, en secouant la tête ! Un logis entr’ouvert quelquefois les arrête : Il est désert, il est lugubre et dévasté. Un passant qui les voit leur dit : « De ce côté ! » Le long d’un mur de parc troué de meurtrières, Où deux prêtres tout haut récitaient des prières, Tandis qu’avec respect chacun se découvrait, Noire dans le sol blanc une fosse s’ouvrait, Large, longue, profonde, ainsi qu’une tranchée : Pour un pressant devoir nécropole ébauchée ; Et, rigides, serrés sur deux rangs près des bords, Pour le repos terrestre étaient couchés les morts. Le père a devancé le jeune homme : il lui tarde De n’avoir plus un doute; et, pâle, il les regardé. On devine, on le laisse approcher à loisir, Et se pencher vers eux, et tâcher de saisir Leurs traits défigurés : on croirait qu’il espère En voir un se dresser et lui dire : « Mon père ! » Tous les deux, ils sont là se maîtrisant : leurs yeux Passent d’un corps à l’autre, et cherchent anxieux; Hormis le pauvre enfant, nulle horreur ne les touche : Soudain, en même temps, un cri meurt sur leur bouche : Ils se sont regardés, ils se sont pris la main; Et le père, faisant un effort surhumain, Essuie un front taché de sang, sali de boue, Ecarte des cheveux collés sur chaque joue, Presse un corps, qu’il retient doucement soulevé; Un visage apparaît livide : ils ont trouvé.
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