Poème
La visite au fort
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Décembre 1870. À mon ami Edouard Detaille Avec son grand panier qui lui battait la Hanche, La bonne femme allait au fort chaque dimanche, Et cheminait alerte à travers le faubourg ; Car jamais une mère a-t-elle trouvé lourd, Fût-elle encor plus vieille, et fût-elle moins forte, Quand il est pour son fils, le fardeau qu’elle porte? Que d’ingénus soucis pour l’enfant qu’elle aimait! Que d’objets chaque fois l’humble osier renfermait, Depuis les gros souliers faits pour braver la neige, Jusqu’aux vivres que peut fournir la fin d’un siège! Et, lorsqu’elle voyait, de loin, les yeux ravis, Son brave enfant debout contre le pont-levis, Elle pressait le pas, lui faisant mille signes Pour l’attirer dehors, en dépit des consignes. Et des cris, des baisers, et des récits sans fin! Et puis les questions : « As-tu froid ? As-tu faim ? As-tu gardé pour toi, pour toi seul, en cachette, Quand je veux te gâter, les douceurs que j’achète ? J’entendais le canon des forts : s’est-on battu? Et les précautions que tu sais, les prends-tu ? Quel rude hiver ! As-tu bien chaud sous ta vareuse ? En travaillant pour toi, je suis moins malheureuse; J’ajoute tous les jours quelque chose au panier; Je me dis : « C’est pour lui ! C’est pour mon prisonnier ! » Et l’on a beau compter sept jours à la semaine, Moi, je n’en connais qu’un, celui qui me ramène! » Elle continuait ainsi, l’interrogeant; Et le soldat d’hier jouait au vieux sergent : « Tout va bien. L’on s’y fait. Tiens-toi tranquille. En somme, Il faut beaucoup de plomb pour vous abattre un homme ! Il me semble que j’ai toujours fait ce métier, Et l’on te le rendra vivant, ton héritier ! » Ce jour-là, — l’on était en décembre, — la brume Rendait le temps plus sombre encor que de coutume, Et les chemins boueux qui s’en vont vers les forts Étaient tristes, comme est, l’hiver, le champ des morts ! Longeant les deux côtés des profondes ornières, Des soldats en désordre, avec leurs cantinières, Sordides, harassés, mornes, à moitié gris, Et l’arme à volonté, retournaient dans Paris. Un clairon sonnant faux, un fourgon d’ambulance Lourdement cahoté, rompaient seuls le silence. Les yeux vers le talus qui s’estompait là-bas, La femme, sans rien voir ailleurs, hâtait le pas. Aux approches du fort, où rentraient quelques troupes, Un mouvement confus la surprit : dans des groupes, Des soldats effarés, se plaignant sans raison, Semaient dans les cerveaux ces bruits de trahison, Les seuls qui font chez nous accepter les défaites! Sur la route, passaient au trot des estafettes; Et près du pont-levis que nul ne franchissait, Plongeant l’œil dans les cours, la foule se pressait, Anxieuse, farouche, avide de nouvelles. La pauvre femme, en proie à des transes mortelles, Courait : un coup soudain venait de l’émouvoir : Car il avait suffi d’un seul regard pour voir Que son fils n’était point à sa place ordinaire. Elle se dirigea vers le factionnaire, Brusque, poussant les gens, et n’ayant qu’un souci. Il l’arrêta : « La mère, on n’entre pas ici. » Cependant, autour d’elle on parlait à voix haute : « On les a mitraillés, et ce n’est pas leur faute ! — De ceux qui sont sortis avant le point du jour, On ne saura jamais combien sont de retour ! — Ces enfants, le canon n’en fait qu’une bouchée ! » Elle écoutait, stupide et la langue séchée. Puis, tout à coup : « Il faut que je passe!... —Non ! non ! —Je veux...Je viens pour voir mon fils. — Quel est son nom ? » Elle le dit, tremblante, et prononçant à peine; Ajouta qu’il était mobile de la Seine, Dans telle compagnie et dans tel bataillon; Du doigt, elle indiquait de loin le pavillon Qu’il occupait, citant jusqu’à des camarades Qu’elle lui connaissait, par leurs noms et leurs grades. Quand le planton revint, disant : « Il est absent ! » Elle redit ce mot avec un tel accent, Que l’autre, un vieux marin qui n’avait pas l’air tendre, Se sentit un frisson au cœur, rien qu’à l’entendre. Elle voulut parler : les sons ne venaient point. Ainsi qu’une idiote adossée à son coin, Tout le jour on la vit debout près de la porte. Ses yeux disaient : « J’attends qu’il revienne, ou qu’il sorte ! » Rien, ni bruits du dehors, ni rumeurs dans les cours, Ni la voix des clairons, ni celle des tambours, Ni le flux et reflux des foules dispersées, Ne la pouvaient tirer de ses vagues pensées. La sentinelle vint tout à coup la troubler : « Allons, la mère, au large! Il faut vous en aller! Vous n’avez rien à faire ici : c’est inutile! Allons! N’attendez pas qu’il pleuve un projectile! — J’étais là pour mon fils... —Vous reviendrez demain. » Elle prit son panier, et se mit en chemin. « Absent! » Elle n’osait sonder cette nouvelle. Mille rêves confus dans sa faible cervelle Passaient : l’espoir déçu, l’étonnement, l’effroi, Même un regret naïf des présents sans emploi! On devinait l’effort d’une secrète lutte ; Elle se retournait de minute en minute, Pensant voir tout à coup la porte se rouvrir, Et son fils, derrière elle, en grondant, accourir! Lentement, elle fit deux cents pas sur la route, Puis s’assit près du bord, prise d’un dernier doute : Et l’âpre jour d’hiver était à son déclin, Qu’on l’y voyait encore, avec son panier plein. Décembre 1870.
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