Poème
Le codicille de maître Moser
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
À mon ami E. Got de la Comédie-Française. " Eh bien, maître Moser, on ne va donc pas mieux ?... » Le vieillard reconnut les voix, ouvrit les yeux, Et sourit. Il voyait ses amis du village, Ceux que le sol avait enchaînés, ceux que l’âge Avait soumis de force au major allemand, Mais qu’on savait toujours Français — mentalement. Ils venaient partager une suprême étreinte Avec l’aîné d’entre eux, une âme droite et sainte, — Un homme enfin, — le seul de son nom qui restât : Son dernier fils, sous Metz, étant mort en soldat. — « Bon ! dit-il, vous voulez que ce vieux corps guérisse ? Depuis mil huit cent trois, je n’ai plus de nourrice, Et j’ai, depuis dix ans, connu de tels chagrins, Que ce n’est pas l’adieu ni la mort que je crains ! Soyez les bienvenus. Causons. J’en ai la force : Il court un peu de sève encore sous l’écorce. Ne pouvant plus agir, je puis du moins parler, Et régler le départ avant de m’en aller. » Redressé dans son lit et reprenant haleine, Il leur tendit les mains, sous son tricot de laine, Et dit : « Vous êtes tous ici des amis sûrs? On peut parler d’espoir sans redouter les murs ? En fait de testament, chacun a sa manière; Je veux vous confier ma volonté dernière : Puis-je compter sur vous? » Tous, d’un geste empressé, — Comme autant de soldats, autour d’un chef blessé, Recueillent gravement les ordres de sa bouche, — Ils en firent serment, groupés près de sa couche. D’ailleurs, ce n’était pas encor pour aujourd’hui; La récolte d’automne avait besoin de lui ; Il vivrait! Le vieillard, triste, hocha la tête : « Pour les choses d’argent la paperasse est prête; Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mes neveux Sont en France : ils auront mon bien. » — « Si tu le veux, Moser, — nos bras sont forts et nos volontés promptes,— Nous soignerons tes champs, nous réglerons tes comptes; Puis, nous te bâtirons une tombe à ton gré : On y lira pourquoi tu n’as pas émigré, Après tes enfants morts et l’Alsace perdue, Et la France par toi jusqu’au bout défendue. Sont-ce là tes désirs ?... » — « Non, mes amis, merci! De ces misères-là n’ayez point de souci. Je veux être couché dans un coin : de la terre, Et rien de plus; mon nom tracé, sans commentaire; Pas de fleurs sur le sol qui doit me recouvrir : Le tombeau des vaincus n’est pas fait pour fleurir. « Mais voici... — reprit-il, se faisant violence Pour maîtriser son cœur, dans le profond silence : — Plus d’un me survivra parmi vous, et longtemps; Il en est qui vivront cinq ans, dix ans, vingt ans, Et plus ! Ceux-là verront la fin de ce martyre, Ce que vous savez bien, ce qu’on ne peut pas dire, Ce que nous rêvons tous dans nos nuits sans sommeil; Ils verront, un matin, se lever ce soleil, Et des Vosges au Rhin resplendir sa lumière ! Or, écoutez-moi bien. Je veux que vers la pierre Sous laquelle bientôt vous coucherez mon corps, Ceux que je vois ici, ceux qui vivront alors, Quels que soient la saison, le temps, le jour et l’heure, Sans tarder un moment, laissant là leur demeure, Accourent haletants; puis, l’aîné d’entre vous, — Peut-être il sera seul! — se mettant à genoux, Sur mon petit tombeau se penchera, s’il m’aime; Et, des lèvres, pressant la terre à l’endroit même Où posera ma tête, et, m’appelant trois fois : « Moser ! » de tout son cœur, de sa plus forte voix, Sans me raconter rien, et sans phrase banale, Sans comment ni pourquoi sur la crise finale, Soulevant d’un seul cri le poids qui m’étouffait, Me dira simplement : « Moser ! Moser ! C’est fait ! » Gérardmer, 1880.
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