Poème
Le dernier délai
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
À Madame Marie Laurent Les délais sont passés : voici le dernier jour! Le livre des adieux se ferme sans retour. Sur la feuille d’exil que le vainqueur va clore L’âme des indécis s’attarde et rêve encore; Et ceux qui sont restés auront pu, jusqu’au soir, A l’heure qui s’enfuit disputer leur devoir. Hâtez-vous ! La valise attend, — ou la besace! Dans un humble logis d’un village d’Alsace, Morne, le front penché sur la couche, et pleurant, la France et la Prusse. Ces vers ont été dits pour la première fois par M. Coquelin, de la Comédie-Française, le 25 décembre 1873, à la fête de l’arbre de Noël de l’Association d’Alsace-Lorraine. Madame Marie Lau-- rent les a rendus populaires. Une femme est assise au chevet d’un mourant. Le mari, dévoré par une lente fièvre, Voudrait parler; elle est suspendue à sa lèvre, Et suit avec effroi, la main pressant la main, Les battements du cœur qui cesseront demain. Pauvre homme ! Son histoire est simple : il fallait vivre. Emigrer, quand le pain coûte cinq sous la livre, Et que la femme est grosse, et qu’on est sans métier! Car que peut faire ailleurs un garde forestier? Puis, on aime ces bois qu’on arpente à toute heure, Où l’arbre est un ami, la hutte une demeure. On plonge au tiroir vide un coup d’œil attristé ; On voit le vieux fusil qui repose à côté : On reste ! — Après la paix, n’a-t-on pas une année ? Mais un soir de septembre, ayant fait sa tournée, Un frisson le saisit. Il gagna la maison, Prit le lit : or, le mal était sans guérison. Il avait oublié qu’il ne faut pas attendre, Et que la mort se plaît toujours à nous surprendre, Sans laisser à ceux-ci l’heure du repentir, A ceux-là le délai qui permet de partir! Il ouvre deux grands yeux, s’agite, se soulève, Comme s’il eût voulu chasser quelque affreux rêve. Il fixe sur sa femme un regard douloureux Dont le rapide échange a des secrets pour eux, Et, d’un suprême effort, il s’explique à voix basse : « Tu vois, femme, j’ai trop ajourné : le temps passe! Dieu me pardonne-t-il de n’avoir pas opté ? J’ai péché par faiblesse, et non par lâcheté. Toi, ne perds pas un jour après mes funérailles : Car je veux que l’enfant, libre dans tes entrailles, Naisse au pays français, loin des yeux ennemis! Songe bien que j’y compte, et que tu l’as promis. Tu peux seule apaiser le remords que j’emporte; Je n’ai pas accompli mon devoir : sois plus forte ! » O noble femme! Elle est, depuis l’aube, en chemin; Pâle, pressant le pas, un paquet dans la main, Elle va devant elle, énergique et souffrante ; Quoi qu’elle puisse voir, à tout indifférente, L’esprit, de loin, tourné vers un but inconnu ! Ni la pente escarpée au flanc du granit nu, Ni le soleil dardant sur chaque grain de pierre Un rayon dont la flamme aveugle la paupière, Ni les ravins qu’il faut franchir, ni les sentiers Qu’à peine braveraient les gardes forestiers, Ni le pâtis glissant, ni le roc, ni la ronce, Ni l’horreur des grands pins où la route s’enfonce, Ni le sol incertain des bois marécageux, Ni le terme fuyant, ni le soir orageux, Rien ne l’arrête ! Elle a son espoir et sa tâche; Elle sent qu’il est temps; elle va sans relâche, Tremblante d’être vue. Elle a soif, elle a faim : Partout la solitude et les Vosges sans fin ! Parfois, avec l’enfant qui palpite et veut naître Elle cause: « Non, non! ne viens pas, mon doux être, Attends ! Prends patience encore, ô mon amour ! J’ai juré sur la tombe, et n’ai pleuré qu’un jour ! » Au sortir des forêts est un premier village. Deux bûcherons, guidant un rustique attelage, Suivaient un chemin creux. Elle, timidement : « Mes amis, est-ce encore un village allemand?... — Oui, dit un des vieillards, d’une voix sourde et triste. Vous paraissez souffrir : que le ciel vous assiste ! — Et la France, est-ce loin ?... — Il vous faut bien marcher Trois heures pour le moins; le mieux est de coucher, Cette nuit, au hameau; l’auberge est un bon gîte; Nous y passons... » Mais elle, aux premiers mots, les quitte, Et, d’un pas plus rapide, elle part en avant. Le crépuscule est terne et livide; le vent Soulève la poussière et présage la pluie; Elle sent son fardeau qui lui pèse; elle essuie, De ses doigts enfiévrés, l’eau qui perle à son front Ah! l’on vous redira, dans les temps qui viendront, Héroïques récits de ces obscurs courages, Et comment la patrie à ses lointains mirages, Sous le regard jaloux des reîtres triomphants, Par delà la frontière attirait ses enfants ! Trois heures! Longue étape! Y peut-elle suffire? L’orage est déchaîné; le chemin devient pire; Elle gravit la côte immense, et la descend. Une bourgade encore est sur l’autre versant : Elle y va, haletant, pas à pas, jusqu’au faîte. Mais la ligne des bois, où son regard s’arrête, De ses brumeux remparts cerne tout l’horizon ! Cette fois, elle tombe enfin sur le gazon, A bout de force, en pleurs, sombre et découragée. Aux paysans distraits qui l’ont interrogée, Elle ne dit qu’un mot : « La France ?... Est-ce bien loin? » — « Par la traverse, une heure... » Elle ne reste point Assise; elle reprend sa course, et, résolue, Comme une bête fauve, elle échappe à leur vue. Dès qu’elle voit dans l’ombre un passant, elle y court : « Pour arriver en France, est-ce là le plus court ? .. » Elle écoute, et repart. Et, tandis qu’on s’étonne, Elle n’a qu’un refrain farouche et monotone : « La frontière ?... » Là-bas enfin, près du coteau, Des masures, un pont, une borne, un poteau : C’est la France ! Vas-tu mourir, ô digne femme ? Est-ce un effort stérile ? « Allons, ferme, mon âme, C’est le terme ! » dit-elle. Elle se traîne encor; Elle a passé la borne, elle a touché le port; Une maison est proche : elle frappe à la porte, Et tombe, inerte et froide. On s’empresse, on l’emporte, On la sauve. Elle reste ainsi jusqu’au matin. Et, comme elle entr’ouvrait ses yeux voilés, soudain Un faible cri d’enfant arrive à son oreille. Elle écoute, et tressaille, et revit, et s’éveille! Une voix dit : « Un fils ! » — « O Dieu, tu m’exauçais : Sois loué! C’est un fils ! dit-elle. Il est Français ! »
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