Poème
Le grand octogénaire
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
(1802-1882) À Victor Hugo I « Ce siècle avait deux ans... » La loi mystérieuse Qui choisit le sillon où germera l’esprit Voulut, ô Besançon, te faire glorieuse, Et pour ce grand berceau ce fut toi qu’elle prit. sion de ses quatre-vingts ans, et récités le lendemain par madame Marie Laurent à la représentation extraordinaire du théâtre de la Gaîté. Aux fentes du rocher tomba la graine obscure Que le vent de l’orage emportait dans son sein : Et l’heure où s’éveilla la frêle créature Sonna comme pour tous, au lieu d’être un tocsin! Et, tandis qu’hésitait au seuil l’être débile, Sans doute épouvanté du poids à soutenir, On entendit, la nuit, comme un chant de sibylle, La strophe prophétique évoquer l’avenir : « Enfant, qui n’as, à ta naissance, Ni force, ni regard, ni voix, Nulle voix n’aura ta puissance, Nul ne verra ce que tu vois ! Dans le passé jetant la sonde, Tu feras jaillir le vieux monde Des abîmes de ton cerveau ; Devant toi regardant sans trêve, Tu feras surgir de ton rêve Les plages d’un monde nouveau ! « Tu chanteras : tu seras l’âme Et l’orchestre d’un siècle entier ! Hors de l’ornière qui réclame, Ton char luttera sans quartier. Par toi fondue et reforgée, Et dans ses sources replongée, Pour le plus merveilleux écrin, La poésie éblouissante Dans ta fournaise incandescente Fera bondir l’or et l’airain ! « Pour créer ton vaste génie J’ai pris aux cimes leur grandeur, J’ai pris aux flots leur harmonie, J’ai pris aux bois leur profondeur! J’ai pris ses colères à Dante, A Shakspeare son âme ardente, A Corneille ses fiers dédains, A Memphis ses granits énormes, A la Grèce toutes ses formes, A l’Orient tous ses jardins! « Tout ce qu’un siècle qui commence Porte en ses flancs de vérités, Tout ce qu’il contient de semence, Tout ce qu’il promet de clartés : Ses ferveurs et ses anathèmes, Doutes, religions, systèmes, Devoirs, formules de demain; Les passions et les. souffrances, Les deuils avec les espérances, Patrimoine du genre humain ; « Roman, satire, ode, épopée, Passé vaincu, drame vainqueur. Combats qu’on soutient par l’épée, Combats qu’on livre avec le cœur; Les empires, les républiques, Les guerres et les bucoliques, Les convulsions des cités, Les dévouements, les forfaitures, Les idéales aventures, Et les mornes réalités : « Tout rendra des sons sur ta lyre! De tout ce qu’un monde pressent, De tout ce qu’il crie ou soupire Deviens l’écho retentissant! Avec tes chants, avec ta gloire, On pourra fixer notre histoire Dans ses splendeurs et ses revers; Et nulle part le bruit des armes, Nos grandeurs, nos hontes, nos larmes, N’auront vécu mieux qu’en tes vers ! » Ainsi, près du berceau, parlait la Voix dans l’ombre : Et les jours ont coulé, cruels ou bienfaisants; Et la France attentive en a compté le nombre, Et l’enfant, — roseau grêle, —a ses quatre-vingts ans ! Poète, tu survis à tous ceux de Ion âge; Te voilà debout, ferme, et ton vaisseau surnage Au gouffre où sont tombés tant de grands naufragés Et, — ce qui n’est donné qu’à de rares génies, — Tu sens vibrer un peuple en toi, tu communies Avec tous, — mais surtout avec les affligés! Et ta. gloire a si bien triomphé de l’envie, Tu planes d’un tel vol au-dessus de la vie, Témoin tout dégagé des brumes de nos jours, Que nulle passion à ton nom ne s’anime, Et qu’on te laisse entrer dans ton rêve sublime, Sans en troubler l’azur, ni limiter le cours ! Et, loin que l’âge ait pu, comme à d’autres, te prendre Le sens de tout aimer, — car aimer, c’est comprendre !— Loin que l’ombre du soir ait assombri ton front ; Loin que, pour le trajet pâle et crépusculaire, Ton âme ait conservé quelque vieille colère, Envenimant la haine ou réveillant l’affront : L’apaisement dernier t’a repris sans partage ; En toi tout s’est calmé chaque jour davantage ; Tout devient lac d’argent, clair azur, flot dompté. Ton coucher de soleil semble une aube nouvelle ; On dirait que la loi du monde te révèle Toujours plus de douceur, toujours plus de bonté! Majestueux, vieillard, vis, parle, continue! Poursuis ton rôle auguste en regardant la nue! S’il faut aller surtout aux humbles, aux petits, C’est toi qui nous l’apprends, c’est toi qui nous le dis. Des fibres de ton cœur on entend chaque corde Chanter la paix, chanter le pardon, la concorde. Tout ce que nous aimons, tout ce qu’on a sauvé, Tu l’as aimé d’abord, tu l’as d’abord rêvé! Oh! ne te lasse point, dans la fièvre où nous sommes, D’attiser le foyer d’amour parmi les hommes ! D’autres diront de toi : « Salut ! ô travailleur Toujours plus grand! » Et moi je dis : «Toujours meilleur! » On voit, dans la lueur de tes claires prunelles, Passer et repasser des choses éternelles : Ton immortalité s’abreuve d’infini! Vis! Sois longtemps encor le poète béni ! Commande encore au cours des ans qui se déroule! Entends monter toujours les respects de la foule! Ayant ouvert le siècle, à toi de le fermer, Pour dire jusqu’au bout comment il faut aimer!
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