Poème
Les pigeons de la République
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Octobre 1810. À Mademoiselle Favart Doux pigeons, messagers d’amour, Vous dont tant d’âmes consolées, Comptant les heures écoulées, Autrefois fêtaient le retour ; Vous qui rapportiez sous vos ailes, Caché dans le plumage blanc, 20 et 27 novembre 1870 et le 2 janvier 1871. Le pli que l’on ouvre en tremblant, Le secret des amours fidèles ; Vous qui disiez des riens charmants A l’oreille de vos maîtresses, Ou frissonniez sous les caresses Et le long baiser des amants : Votre rôle n’est plus le même ! Paris a vu les étrangers! Il n’est plus, pauvres messagers, Il n’est plus le temps où l’on aime ! Nous souffrons des malheurs sans nom ; La honte a soufflé sur nos têtes, Et nous n’avons plus d’autres fêtes Que les grondements du canon ! Vous faisiez sourire naguère ! Qui de nous eût prédit jamais Que vous seriez, oiseaux de paix, Enrôlés pour la grande guerre ! Qu’après l’amour et ses fadeurs, Il vous faudrait, dans vos voyages, Porter de plus graves messages Que tous nos vieux ambassadeurs! L’orgueil dont s’enivraient les hommes Se sent-il assez châtié! Votre instinct nous prend en pitié, Dans cette impuissance où nous sommes! Deux millions de détenus Attendent qu’un ramier réponde; Et la cité, reine du monde, Demande : « Êtes-vous revenus ? » Paris est le navire en butte A l’écume de l’ouragan; Le col pris dans l’étroit carcan, C’est le fier prisonnier qui lutte ! Parlez ! Voit-on vers l’horizon Blanchir les lignes de la rive? Sait-on si notre frère arrive, Prêt à forcer notre prison ? Parlez! La France est-elle en marche? Son cœur au nôtre est-il uni? Tenez-vous le rameau béni, Comme la colombe de l’arche ? A nos captifs promettez-vous La délivrance qu’on prépare? Le flot du conquérant barbare Va-t-il décroître autour de nous? Parlez! Dans les bois, dans les plaines, Sur les coteaux, le long des champs, Avez-vous entendu les chants Des légions républicaines ? Avez-vous vu leur pas hardi Frapper le sol en longues files ? Vient-on des hameaux et des villes? Vient-on du Nord et du Midi ? On vient! Votre aile palpitante Bat plus joyeuse au colombier! Béni soit ce frêle papier, Espoir d’une héroïque attente ! Votre vol est officiel : C’est le salut qu’il nous annonce ! La France a dicté la réponse, Et vous nous l’apportez du ciel !
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