Poème
Louis Pasteur
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
À sa petite-fille Camille Vallery-Radot I Chère France, les vents du Nord ni les orages N’ont épargné ta terre aux profonds labourages; Nos récents souvenirs sont lourds ! Nous avons bien payé l’espérance trop prompte : On a saigné tes flancs, on a payé ta honte, On a compté tes mauvais jours ! La guerre a décimé tes enfants ; la défaite A laissé pour longtemps ton âme stupéfaite, Et tourné tes regards ailleurs; La mort a tour à tour saisi, d’un geste avide, Comme pour déblayer la scène qui se vide, Les plus vaillants et les meilleurs ! Hier encore, la voix du siècle, hélas! muette, Faisait un grand silence au tombeau du poète ; Ton front semblait découronné; Et ceux qui, dans le mal, prophétisent le pire, Regardant devant eux, étaient tentés de dire, Devant ton sol tout moissonné : « Où donc est sa grandeur ?... Où se fait son histoire?...» — Elle se fait là-bas, dans ce laboratoire, Où l’univers est suspendu; Où grave et simple, un homme, acharné sur sa tâche, Engage avec nos maux un duel sans relâche, Et nous rend tout l’honneur perdu ! Rien ne l’a détaché de l’œuvre commencée : Et des deux infinis où se perd la pensée, Il a choisi, s’y renfermant, Celui qui, dans l’impur recoin de la cellule, S’agite en bataillons effrayants, et pullule Dans chaque goutte de ferment. Il est là, tout le jour, depuis trente ans, sans trêve, L’œil fixé sur l’atome, — et déjà sur son rêve; Fouillant dans nos contagions; Il voit, dans cette nuit, dont il perce les voiles, Germer les vibrions, comme ailleurs les étoiles, En incroyables légions ! Tenace observateur, il vous trouve, il vous somme, — De la plante à la bête et de la bête à l’homme, — De vous trahir, fléaux, poisons; Comme des fleurs du mal, il soigne vos cultures ; Il lit dans vos levains et dans vos pourritures, La loi même des guérisons. Sans mesurer le temps ni les forces humaines, Il est là, recueillant, notant les phénomènes, Aspirant ces souffles malsains ; Frappé, mais non vaincu; ne demandant à vivre Que pour lutter encore et toujours, et poursuivre Le dernier de ses grands desseins : Tandis que, des caveaux cachés sous sa retraite, A peine s’il entend, d’une oreille distraite, Monter d’épouvantables voix, — Cri rauque, son plaintif, aboiement qui pénètre. Et dont la note met un frisson dans tout l’être, Pour l’avoir perçue une fois ! La rage ! — Son nom seul est comme une morsure ! Dans le sang et les nerfs, d’une route trop sûre, Le virus glisse longuement; Et tout à coup, séchant la gorge, étreignant l’âme, Mettant l’angoisse au cœur, où s’allume une flamme, Il tue avec un hurlement. Qui nous dira pourquoi la Nature, — ô mystère! — Voulant inoculer ce mal qui nous attente, T’a pris surtout, bon chien joyeux, Compagnon sans pareil, dont les folles caresses Disent tous les désirs et toutes les tendresses, Dont les yeux plongent dans nos yeux? Quand tu bondis vers nous et quand tu nous fais fête, Pourquoi rendre suspect ton pauvre amour de bête Et ta vieille fidélité? Du logis familier serviteur ordinaire, Pourquoi, le plus soumis et le plus débonnaire, En es-tu le plus redouté ? Sans qu’il ait dans l’esprit l’effroyable peut-être, Désormais tu pourras lécher la main du maître, Heureux aussi de te choyer; Et le petit enfant pourra jouer sans crainte, — Si la dent sur son doigt marque sa rose empreinte, Avec l’épagneul du foyer : Car dans son officine aux étranges étables, Dosant dans leurs flacons ces monstres redoutables, Il a — le sublime éleveur — Accompli lentement son labeur solitaire, Fait du virus mortel un ferment réfractaire, Du mal qui tue un mal sauveur! Un jour, on contera que, penché sur la planche, Lui-même au chien hurleur il prit sa bave blanche, Pour y mieux scruter l’affreux mal : Et l’artiste inspiré, fixant cette conquête, Peindra le formidable et divin tête-à-tête Du grand homme et de l’animal ! Et la France aussitôt a grandi dans le monde, Tant la victoire était en promesses féconde! Soudain, de partout amenés, Pareils au pâle essaim des infernales ombres, On vit se dérouler, en longues files sombres, Vers le salut, tous ces damnés! Ils viennent, les mordus, en troupes effarées, Du Nord et du Midi, des neigeuses contrées Où chiens et loups ont faim l’hiver ; Les steppes nous cachaient d’atroces bucoliques, Et le croc furieux des bêtes faméliques Est resté parfois dans la chair! Ils viennent, plus nombreux toujours,—spectacle unique! Ils ont foi. C’est en vain que le doute ironique Veut troubler leur farouche espoir. Et lui, de l’avenir attendant son salaire, Trop haut pour ressentir l’orgueil ou la colère, Suit son chemin, sans s’émouvoir! Et maintenant, savants, chercheurs, allez! Courage! Hier, c’était le charbon; — aujourd’hui, c’est la rage; Demain, qui sait?... Tout est nouveau! L’infiniment petit entr’ouvre ses ténèbres; La bataille s’annonce, et vos luttes célèbres Iront des membres au cerveau. Aux foyers empestés où l’atome est un monde, Arrachez leur mystère, et descendez la sonde Dans les horreurs de ce fumier! Si Dieu garde la mort, il reste assez de marge : De l’enfant au vieillard, la place est encor large! Soyez bénis, — toi, le premier. Ah ! comme on comprend bien que ce rêve te tente ! Quel triomphe entrevu dans la chair palpitante! Quels rayons dans l’abîme obscur! APRES LA GUERRE. De tous ceux qui, prenant corps à corps nos misères, Ont refuse de croire à des maux nécessaires, Nul n’a marché d’un pas plus sûr. Pour le long sacrifice ou la courte souffrance, Les cœurs sont toujours prêts, dans ce pays de France : Les héros ne se comptent pas! Mais, loin du champ de mort que l’honneur glorifie, Il est temps d’agrandir enfin le champ de vie : Ce sont là les futurs combats ! Les offrandes du monde à peine y vont suffire, Car la science est jeune, et l’infini l’attire. Le but marqué n’est pas douteux : Et, dans l’œuvre de Dieu, que l’homme calomnie, Ceux-là sont les plus grands qui font, par leur génie, Reculer la mort devant eux!
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