Poème
Pour les blessés
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Au bénéfice de la Société de Secours aux blessés de terre et de mer. À Madame Coralie Cahen Permettez-moi, Madame et chère parente, d’attacher votre nom à cette petite scène qui rappelle un dévouement et un courage dont vous avez donné vous-même tant de preuves admirables sur les champs de bataille, dans les ambulances, et, jusqu’au fond de l’Allemagne, parmi nos prisonniers. Une jeune femme — Mlle Favart. Une maison rustique servant d’ambulance. Décor embléma-- tique : des drapeaux, des faisceaux. Au fond, sur une espèce de terrasse, un étendard blanc avec croix rouge. Un lit de camp; au milieu, deux sièges, une table. Un jeune officier français est étendu, blessé et à moitié cou-- vert d’un manteau militaire. Son uniforme et son épée sont posés sur une chaise. Une jeune femme, vêtue d’un costume d’infirmière, avec une croix rouge sur la poitrine, se tient debout auprès de lui. La Jeune Femme Dors, pauvre soldat, dors, après ces nuits de fièvre, Où le délire ardent n’a pas quitté ta lèvre ! J’ai souffert de ton mal sans l’avoir éprouvé : Mais j’ai pu te guérir... et tu seras sauvé! Elle le regarda avec intérêt. Il va s’éveiller... Non. Elle l’écoute. Que dit-il ?... Je l’ignore. Son souffle est régulier. Je crois le voir encore, Quand on nous l’apporta sur le point de mourir. Hélas ! je dois apprendre à ne plus m’attendrir ! Il faut m’accoutumer à regarder en face Tout ce mal qu’en son nom Dieu permet que l’on fasse ! On l’étendit. Je vins vers sa couche en tremblant : Comme il était poudreux, misérable et sanglant! Il était demeuré tout le jour sur la plaine, Perdu parmi les morts, et respirant à peine. Les bras avaient manqué pour relever à temps Ceux qui vivaient encor de tous ces combattants. On cherche : et je comprends que le cœur vous défaille, A glaner des blessés sur un champ de bataille! Pauvre enfant! Une balle avait troué son sein. Je lus la confiance aux yeux du médecin. Mais ce qu’il faut surtout, ce n’est pas la science : C’est, quand elle a parlé, la longue patience Qui veille, qui soulage, et n’omet aucun soin; C’est, auprès du chevet, l’invisible témoin Qui devine, au regard, la souffrance inquiète, Tend vers la bouche en feu la boisson toujours prête, Relève l’oreiller sous le front alourdi. Ah! pour la lutte même un homme est plus hardi! Notre courage, à nous, c’est d’aller, pauvres femmes, Panser les corps, verser le baume sur les âmes; De sourire aux mourants, jusqu’à parler d’espoir A ceux que l’infirmier viendra couvrir le soir, Et d’adoucir, avec des paroles bénies, Le morne isolement dos lentes agonies. Un silence. LE BLESSÉ, à moitié sommeillant. J’ai soif... LA JEUNE FEMME, lui tendant un breuvage. Prenez ce verre... L’empêchant de trop boire. Assez ! LE BLESSÉ, montrant sa poitrine. Je souffre ici... La Jeune Femme C’est ce manteau qui pèse : écartons-le. Le Blessé Merci ! J’ai peine à regarder en face la lumière... LA JEUNE FEMME, ramenant un rideau à la fenêtre. Est-ce bien? Le Blessé Oui. — Quand donc écrirai-je à ma mère? J’ai rêvé d’elle... La Jeune Femme Eh bien, dictez, et j’écrirai. Je suis là! D’un blessé tout désir est sacré. Attendez, je vais prendre un papier, une plume... LE BLESSÉ, ouvrant les yeux. Vous, ma sœur ?... Mais qui donc êtes-vous ? Ce costume N’est pas celui des Sœurs qu’on voit à l’hôpital, Et que je saluais dans mon pays natal... LA JEUNE FEMME, souriant. Faut-il donc à jamais avoir quitté le monde Pour soulager qui souffre et s’oublier un peu? Et toute charité serait-elle inféconde, Quand la main qu’on vous tend n’appartient pas à Dieu ? Non, ce n’est pas un vœu que notre ministère : Ici notre présence est toute volontaire ; Nous accourons partout où peut couler le sang, Et nous portons — voyez — croix rouge sur fond blanc ! Le Blessé Quoi! Jeune, belle et libre, affronter la souffrance! La Jeune Femme C’est le devoir nouveau que s’impose la France. Le Blessé Ah ! j’étais bien certain qu’elle n’oubliait pas ! La Jeune Femme Elle n’a plus qu’un cœur, celui de ses soldats ! Dans son angoisse maternelle, Elle est venue, et veut sa part; Sur tous ces fils frappés pour elle Elle attache un divin regard. Elle veut laver la blessure, Recueillir le mot qui rassure, Aider à chaque pansement, Et se prodiguer elle-même Pour le salut de ce qu’elle aime, Par l’amour et le dévoûment ! Le Blessé Parlez! Car j’ai besoin d’entendre, Après ces cris et ces combats, Une voix pacifique et tendre, Qui calme et n’épouvante pas. Tout me revient à la mémoire : Je m’éveille, et j’ai peine à croire Au spectacle qu’ont vu mes yeux ; Et, quand je suis tombé moi-même, C’était bien un adieu suprême Que ma lèvre adressait aux cieux ! La Jeune Femme Je n’ose ordonner le silence A la voix faible que j’entends . J’avais peur d’une somnolence Qui durait depuis si longtemps. Racontez tout, je vous écoute. Hélas! je sais ce qu’il en coûte Même aux heureux, même aux vainqueurs ! Je vois de près tant de misères, Que vos vertus sont nécessaires Pour consoler nos tristes cœurs! LE BLESSÉ, s’asseyent sur son lit. Nous avions combattu tout le jour sans relâche. Dans nos rangs, pas un homme ébranlé, pas un lâche ! Et, quand on attaquait, nous entonnions ce chant Qui vous fait triompher déjà, rien qu’en marchant. A ce moment, chaque âme est ferme et bien munie : Sous le regard de Dieu, seule, elle communie; A ceux qu’on aime on donne un dernier souvenir. Dieu seul dirait comment bat le cœur d’une armée Qui court en frémissant à travers la fumée ! Le sacrifice est fait et la mort peut venir. On ne se pose plus de problème inutile, Pourquoi l’on meurt, pourquoi l’on tue ou l’on mutile, Pourquoi ce but vivant qu’on vise à l’horizon. Chacun boit d’un seul trait la coupe où l’on s’enivre ; On ne demande plus s’il faut mourir ou vivre : Une force inconnue emporte la raison ! La Jeune Femme Votre voix est trop animée : J’ai peur d’avoir tant écouté. Est-elle donc si bien fermée, Hélas ! la blessure enflammée Qui saignait à votre côté? Le Blessé La plaine n’était plus qu’une paille hachée Où le sang abreuvait la terre desséchée. J’avais vu près de moi rouler de chers amis; Mais j’avançais toujours : je me l’étais promis. Nous franchissions vergers, ruisseaux, ravins, collines, Hameaux, où le canon n’a laissé que ruines; J’avais chaud, j’avais soif, et j’étais affamé. Sur mon cœur j’avais mis un portrait bien-aimé, Ma mère, — un talisman sacré pour qui s’expose ! — Quand, d’un vieux bâtiment dont la porte était close, Un poste d’habits verts lit feu subitement; Et, sans pousser un cri, je tombai lourdement. Elle lui prend la main. J’entendais le clairon, couché contre une haie; Et, tandis qu’à l’embûche on faisait rude accueil, Je sentais s’écouler tout le sang de ma plaie. Alors de mes vingt ans je pris tout bas le deuil, Et je m’évanouis dans un rêve d’orgueil. La Jeune Femme Pourtant, ami, la vie est belle, Et vous êtes si jeune encor ! Vous puisez à peine au trésor Que l’espérance renouvelle. Quoi! Pas un souci de mourir? Pas un regret? Pas une plainte? Pas même cette obscure crainte Que la nature a de souffrir? Le Blessé Non! Et puisque la mort est une loi fatale, Qu’il faut subir un jour, et peut-être demain, Qui frappe à nos foyers comme sur le chemin, Sournoise pour les uns, pour les autres brutale, J’aime encor mieux partir, jeune avec mon espoir, Et dans quelque sillon de la terre natale Tomber pour une idée ou bien pour un devoir! La Jeune Femme Mais vous haïssez donc ceux que l’on vous oppose ?... Le Blessé Non! L’on ne hait personne : on ne sait qu’une chose, C’est qu’il faut soutenir partout le vieil honneur; C’est qu’on a près de soi la patrie inquiète; C’est que les blés sont mûrs et qu’on est moissonneur; C’est qu’un peuple décroît dont l’histoire est muette; C’est qu’enfin le courage est la suprême loi; Que le péril absout, que la mort justifie; C’est qu’on part, c’est qu’on chante et qu’on donne sa vie Pour un mot tout brûlant des ardeurs de la foi! La Jeune Femme O patrie, on a beau raisonner, tu l’emportes ! Les âmes que tu fais sont encor les plus fortes; Et, sitôt que dans l’air a grondé le canon, Tout s’efface, excepté la grandeur de ton nom! Ah! j’ai longtemps rêvé sur ces pâles visages! Ceux qui vont au-devant de la mort sont des sages; Et les peuples encor n’ont rien vu de plus beau Qu’un brin de laurier vert sur un jeune tombeau! Un silence. Mais l’heure terrible est passée, Et vous avez vaincu le sort. N’arrêtez plus votre pensée Sur ces images de la mort ! L’honneur est grand, le mal immense; Notre devoir, à nous, commence Lorsque le vôtre est accompli : A votre sanglant sacrifice Nous n’ajoutons pas le supplice De l’abandon et de l’oubli ! O des nouveaux combats mystère impénétrable ! Tous ces maux que le temps n’a point su conjurer, Ne les supprimant pas, il faut les réparer ! L’on était sans pitié : l’on devient secourable. La main qui fit couler le sang veut le tarir, Et plus on a frappé, plus on voudrait guérir! Voyez-vous ce drapeau là-bas qui se balance? C’est le salut, c’est l’ambulance ; Le médecin tout prêt pour étancher le sang; C’est l’eau fraîche qui rend la vie ; C’est le vin vieux qui fortifie ; C’est le sommeil dans un lit blanc! Tout manquait autrefois, il faut que tout abonde ; Il faut de l’or, il faut des bras, il faut des cœurs; Et la fraternité revivra dans le monde En ne distinguant pas les vaincus des vainqueurs. La charité s’éveille infatigable, ardente; Pas un cœur qui ne batte aux efforts que l’on tente. Vous chantiez le départ : nous songeons au retour! Vos plaintes, vos douleurs, vos besoins sont les nôtres. Ceux qui n’ont pas de fils ont ceux de tous les autres, Et le danger commun fait le commun amour! O vous qui comparez la gloire et sa misère, Tranchez le superflu, livrez le nécessaire! C’est en vous qu’ils ont foi, tous ces pauvres blessés. Et vous ne donnerez à leurs fils, à leurs veuves, A tous ceux qu’atteindront ces sévères épreuves, Jamais trop tôt, jamais trop tard, jamais assez! Le Blessé Ah ! que le ciel vous paye en bonheur, femmes saintes. Qui, parmi les sanglots, les cris aigus, les plaintes, Avez réalisé ce sublime dessein D’unir en un seul corps l’ange et le médecin ! La Jeune Femme Mais n’oubliez donc pas, — c’est de l’ingratitude, — N’oubliez pas combien est plus lourd et plus rude Le sacrifice obscur de ceux qui n’avaient rien Que leur sang, la charrue ou l’outil pour tout bien. L’absence de l’enfant, de l’époux ou du père Appauvrit le logis, déjà si peu prospère. Il faut que, dans les champs, le paysan cassé Reprenne le sillon où son fils l’a laissé. L’ouvrière, berçant le petit qui sommeille, Pour suppléer l’absent doit prolonger sa veille. Auprès de ces labeurs combien pèsent nos soins? Les pauvres ne sont pas ceux qui donnent le moins : Et, s’il faut comparer ce que chacun supporte, C’est l’abnégation des humbles qui l’emporte ! Le Blessé Mais vous, un calme heureux vous retenait là-bas ! Pourquoi vous hasarder jusqu’ici ? Cette place Demain peut retentir encor de nos combats. L’ennemi n’est pas loin. Partez... N’attendez pas, Pour chercher un abri, qu’un péril vous menace !... On entend un coup de feu. Tenez!... Entendez-vous ?... On entend un deuxième coup de feu. Encore un coup de feu ! Dans notre campement viendrait-on nous surprendre? C’est la guerre ! Partez!... Non, ce n’est pas un jeu!... Il se lève. Je vais mieux, je vais bien!... A moi de vous défendre! Il prend son épée, s’aperçoit qu’il est trop faible, et s’appuie sur son lit. La Jeune Femme Ami, vous seul ici me causez de l’effroi. Nul ne peut violer ce seuil sans sacrilège ; Le pavillon qui flotte au dehors nous protège : C’est le pavillon neutre, il veillera sur moi ! Couchez-vous... Votre main de sueur est trempée. Il n’est pas temps encor de reprendre l’épée... Elle l’oblige à se rasseoir, et reprend sa mante, dont elle s’enveloppe. Le Blessé Ainsi vous me quittez? La Jeune Femme D’autres veulent mes soins. Adieu ! Le Blessé Mais votre nom, laissez-le-moi du moins! La Jeune Femme A quoi bon ? Le Blessé Je pourrai le redire à ma mère. Elle vous doit son fils et vous lui serez chère... Puis moi-même bien mieux je pourrai vous bénir! La Jeune Femme C’est inutile... Adieu! Qu’importe un souvenir, Qu’importe un nom de plus au fond de la mémoire ! La charité n’a point de noms dans son histoire. Une simple prière est tout ce que je veux. Vous souffrez, je guéris : c’est assez pour tous deux , Le reste ne serait que vaine rêverie ! Des pures régions ne redescendez pas : Nous n’avons, vous et moi, qu’un seul nom ici-bas : Vous êtes le Courage, et je suis la Patrie ! Elle sort; il la suit des yeux. Note : scène dramatique en vers (Théâtre-Français, 1870) ; didascalies conservées.
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