Poème
Utopie
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Décembre 1810. À mon ami Louis Ratisbonne I Non, disais-je, c’est impossible! Non, l’avenir ne veut plus voir L’homme, à l’homme servant de cible, D’un jeu sanglant faire un devoir! C’en est fait des fureurs vulgaires Et de l’antique talion ! On se lasse enfin de ces guerres Dignes du tigre et du lion! La concorde sourit au monde! L’arbre a poussé : cueillons le fruit. Salut à tout ce qui féconde ! Maudit soit tout ce qui détruit! Ainsi qu’une famille unie, Où nul intérêt débattu Ne rompt la touchante harmonie Du travail et de la vertu, Les hommes, retrouvant leur voie Au sortir d’un brouillard épais, Ne lutteront plus avec joie Que pour les gloires de la paix! Comme un démenti monotone Qui me réveille et me poursuit, Encore le canon qui tonne Dans le silence de la nuit! Forcer l’âme, qui se révolte, A boire la haine à pleins bords; Revoir la grange sans récolte, Les champs foulés, les arbres morts; Suivre la marche des armées Aux rouges sillons du chemin : Entendre des voix affamées Qui se tairont le lendemain ; Deviner d’effroyables choses, Quand l’obus a troué les rangs ; Saisir sur tant de lèvres closes Le dernier râle des mourants ; Batailles, sièges et famine, Toits fumants, hameaux dévastés, Troupeaux humains qu’on extermine Pour d’ineptes rivalités ! Ah! ces forfaits sont d’un autre âge! La fraternelle loi d’amour Ne permet pas, sans qu’on l’outrage, D’en prévoir même le retour ! Comme un démenti monotone Qui me raille et qui me poursuit, Encore le canon qui tonne Dans le silence de la nuit! J’ai vu la fête universelle, Vaste champ clos du genre humain, Où la seule victoire est celle Qui laisse pure notre main; J’ai vu la ruche immense et sainte, Radieuse sous un beau ciel, Où toute abeille a pu, sans crainte, Distiller son rayon de miel ; J’ai vu le temple magnifique Qui semblait au monde enchanté Offrir ce culte pacifique Pour qui les meilleurs ont lutté : Et j’ai dit : « C’est la grande trêve De tous les peuples rassemblés ! La discorde n’est plus qu’un rêve Qui hantait nos esprits troublés; » Les peuples ont d’autres pensées, Les rois d’autres ambitions, Que de prendre aux fêtes passées Leurs sanglantes libations ! » Comme un démenti monotone Qui me raille et qui me poursuit, Encore le canon qui tonne Dans le silence de la nuit ! Fondateurs de cités nouvelles, Prophètes des progrès lointains, Vous qui fatiguiez vos cervelles Au problème de nos destins, Comme vous, j’ai passé ma vie Me demandant d’où naît le mal, Et pourquoi l’homme, qui dévie, Tombe plus bas que l’animal. Mais enfin votre aube se lève, Versant sa clarté sur nos fronts ; Et nous pouvons briser le glaive, Le glaive que nous abhorrons ! Vos promesses ne sont plus vaines : Ceux-là sont désormais les fous Qui disaient : « Ouvrez-vous les veines, O nations, et saignez-vous ! » Le règne de Dieu se prépare, Et le vieux monde rajeunit, Non dans la haine qui sépare, Mais dans l’amour qui réunit. Encore le canon qui tonne, Qui tonne, tonne, et me poursuit, Comme un démenti monotone Dans le silence de la nuit !
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