Poème
Villégiature
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
L’été s’achève : allons! En route! C’est le bon temps pour voyager. L’esprit, aux champs, a moins de doute; Aux champs, le cœur est plus léger! Que de fois, coteaux de la Loire, Vers vous mon rêve s’envola ! Mais j’ai donc perdu la mémoire ?... Les Prussiens ont passé par là ! J’étais venu, de site en site, Chercher les souvenirs heureux ; Dans ce grand calme tout m’irrite, Chaque brin d’herbe est douloureux : Pourtant la nature est la même ; Mais jamais rien ne la troubla! C’est moi qui pleure ce que j’aime ! Les Prussiens ont chevauché là ! Qu’il me plaisait, ce gai village, Et son rideau de peupliers Dont les vieillards ignoraient l’âge, Et ses chaumes hospitaliers! Pour m’y fêter la vieille hôtesse Eût mis la nappe de gala! Son vin redouble ma tristesse ; Les Prussiens se sont grisés là! Au-dessus des fermes rustiques J’aperçois, montant dans l’azur, L’église aux contreforts gothiques Dont l’obus a troué le mur ! J’arpentais joyeux cette gare : Prise d’assaut, on la brûla ; L’officier fumait son cigare : Les Prussiens ont fusillé là ! Mornes chemins ! Navrant voyage A travers prés, vignes et bois ! Oh ! le ravissant paysage Qui me transportait autrefois ! Pourquoi donc cette différence ? C’est qu’ici notre sang coula : Baisse les yeux, ma pauvre France ! Les Prussiens nous ont vaincus là ! Sur ces plaines que je traverse, Vous tous qu’a frappés l’Allemand, Laboureurs ramenant la herse, Vignerons nouant le sarment, Dans le sillon, dans la demeure, Au sol où leur canon roula, Murmurez, en attendant l’heure, Les Prussiens ont passé par là !
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