Poème
Vision
par Eugène MANUEL
Pendant la guerre — Après la guerre
Novembre 1810. À Ma Mere I J’ai vu, dans un rêve attristé, Deux chaumières presque pareilles ; Et deux voix, dans l’obscurité, Plaintives, frappaient mes oreilles. Chaque logis était caché Dans un de ces vallons prospères D’où la guerre avait arraché Bien des enfants et bien des pères. C’était l’hiver : l’hiver accroît Le souci des absents qu’on aime, Quand l’âpre morsure du froid S’attaque au blessé morne et blême! La neige posait lentement Ses flocons sur les branches mortes ; La bise au long gémissement Pleurait par les fentes des portes; Tous les chemins étaient déserts; Les corbeaux, sous la brume dense, Volaient par bandes, dans les airs, Aux festins flairés à distance. Les deux foyers se ressemblaient; Et, devant le feu de broussailles, Deux mères, dont les doigts tremblaient, Songeaient aux lointaines batailles. L’angoisse étreignait ces deux cœurs Sevrés des caresses passées; Le devoir avec ses rigueurs Troublait leurs naïves pensées; Leur esprit voyageait là-bas : Point de lettre qui les rassure! Quand les enfants sont aux combats, Pour les mères tout est blessure ! L’une disait — cris obstinés, Navrants dans sa langue ou la nôtre : — " Mein Kind !... Mein Kind !... » — Vous comprenez ? «Mon fils !... Mon fils !... » murmurait l’autre. Et j’entendais, au même instant, Sur un affreux champ de carnage, Contre la souffrance luttant, Gémir deux enfants du même âge. C’était en hiver, et le soir. Les canons venaient de se taire, Et, pêle-mêle, on pouvait voir Français, Saxons couchés à terre. La neige aussi couvrait les bois, Vers tous ces pâles fronts chassée; Un chœur de lamentables voix Perçait la nuit sombre et glacée. Les deux soldats se ressemblaient, Mourant quand il fait bon de vivre; Et leurs pauvres membres tremblaient, Bleuis par la bise ou le givre ! Ils sentaient, trop faibles tous deux, Couler leur sang que rien n’étanche. La bande des corbeaux hideux Tournoyait sur la plaine blanche. Ils s’éteignaient dans un ravin, En proie aux angoisses dernières; Leurs yeux de loin suivaient en vain La longue file des civières ! L’étrange réveil du passé, Qui précède l’adieu suprême, Évoquait pour chaque blessé La vision de ce qu’il aime; Et tous deux, au moment sacré Où la mort, en passant, vous touche, Jetaient l’appel désespéré Que les petits ont à la bouche : L’un répétait — cris obstinés, Navrants dans sa langue ou la nôtre : — « Mutter !... Mutter !... » —Vous comprenez ? — " Maman !... Maman !... » murmurait l’autre. V
Connectez-vous pour laisser un commentaire.