Poème
Conseil
par Eugène MANUEL
Voulez-vous ne jamais connaître, jour ni nuit, L’horrible compagnon qu’on appelle l’ennui, Et, si vous êtes seul, sans qu’un second vous aime, Goûter un tête-à-tête ardent avec vous-même ? Cherchez et choisissez, dans les biens d’ici-bas, Un lot que les heureux ne vous disputent pas : Adoptez pour enfant quelque vaillante idée Dont votre Volonté dès lors soit obsédée; Quelque tâche féconde où s’acharne l’esprit; Un poème qu’on rêve avant qu’on l’ait écrit; Un foyer toujours vif dont on couve la flamme ; Un amour plus profond que celui de la femme ; Quelque problème obscur, terrible et généreux, Dont les hommes riront, mais qu’on résout pour eux. Suivez que votre esprit se réveille ou s’endorme — L’humble linéament de l’œuvre encore informe; Ebauché/vaguement aux lobes du cerveau, Nourrissez du meilleur de vous l’être nouveau; Dans l’ombre et le seci’et, usant votre substance, Mystérieusement donnez-lui l’existence, Et voyez-le grandir dans, le livçe naissant Que vous bercez déjà d’un geste caressant ! Et puis vivez! Les bois, les champs, la solitude, Ou la ville, et le bruit que fait la multitude, Et les âpres combats dont le siècle est témoin; Le froid, la pauvreté qui s’assied dans un coin, Muette; l’abandon qui tient close la porte; L’âge qui vient avec son poids de plomb : n’importe! Tout est beau, tout est bien. Sortez, rentrez! Là-haut, Sous ce toit radieux, vous avez ce qu’il faut : Le feu que rien n’éteint, la lumière qui brille, Les grandes vérités qui font une famille, Le songe qui remplit les heures sans lasser, La loi que l’on découvre à force d’y penser, Les effets d’un fluide établis par un nombre, Le secret de l’Histoire arraché de son ombre, Le mystère de l’âme entrevu dans les corps, Le chant sacré dont nul ne connaît les accords; Tout ce que vous aimez, tout ce qui vous attire ; Ce qui faisait braver autrefois le martyre ; Ce qui donne la gloire ou condamne à l’oubli, Mais garde la grandeur d’un devoir accompli; Ce qui,— lorsqu’il faudra, vous aussi, disparaître, Après ce long effort, vous laissera peut-être Déçu, mais non troublé, trahi, mais non vaincu : Et vous pourrez mourir, — et vous aurez vécu.
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