Poème
Déménagement
par Eugène MANUEL
Nous étions deux dans ce logis, Depuis le jour où nous montâmes, Graves, émus, les yeux rougis, Elevant vers Dieu nos deux âmes : Nous sommes deux pour en sortir! Le livre est à la même page. L’aveu nous coûte, sans mentir! Nous sommes deux, pas davantage. Il nous plaisait, le cher abri, Paré pour un long têté-à-têle, Où l’avenir nous a souri, Où deux ans l’amour nous fit fête ! Tranquilles, nous avons goûté, Sous le toit qu’elle sanctifie, La tendre et pure intimité Qui par le temps se fortifie. Et cependant nous vous quittons, Chambretles du premier ménage! Cœurs ingrats! et rions emportons Tout ce passé dans le bagage! Bientôt l’oubli, dans son lointain, Effacera, comme un vain songe, L’asile où pour nous le destin A noué ce fil qui s’allonge. Bientôt de ce foyer discret D’autres vont profaner le charme : Et nous partons! et nul regret N’attendrit nos regards sans larme ! C’est qu’au logis décoloré Il a manqué le bien suprême; C’est que l’enfant n’a pas pleuré, C’est qu’il manque un chant au poème! O la plus étrange des lois ! Est-on seul, à deux l’on veut être; Est-on deux, l’on veut être trois : L’amour est né, l’enfant veut naître ! Adieu, petit coin bien-aimé, Où fut le lit, où fut la table; Où maint flambeau s’est consumé Dans mainte veille interminable! Adieu, petit foyer sans bruit, Bosquet muet et sans ramage, Grenier sans blé, jardin sans fruit, Printemps sans fleur et sans feuillage! Adieu! Le ciel qui nous bénit Peut-être sourit à l’échange, Cage qui n’as pas eu de nid, Vigne qui n’as pas fait vendange !
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