Poème
Excuse
par Eugène MANUEL
À mon ami L. Laurent-Pichat Accusez cent fois ma paresse ! Votre amitié n’a rien perdu; Mais j’ai perdu cette jeunesse Qui soutenait à bras tendu Ce qui l’oppresse ! Travaux, devoirs, tout est plus lourd ; Le bonheur même a son empire. Le rêve est long, le temps est court; Et, quand j’ai résolu d’écrire, Le soir accourt. Et j’appartiens aux calmes heures Qu’un cœur distrait ne connaît pas, Celles des voix intérieures, Les plus complètes d’ici-bas, Et les meilleures ; . J’appartiens au foyer jaloux, A la lecture en tête à tête, A tous ces mille riens, si doux Qu’on bénit Dieu de cette fête A deux genoux; J’appartiens aux graves pensées, Au monde vagne des esprits, Aux formes pâles et glacées Qui, devant mes yeux attendris, Flottent bercées ; J’appartiens au problème obscur Qui s’impose aux fils de la terre : Douleur, gaîté, ciel sombre ou pur, Ordre Où désordre volontaire, Où rien n’est sûr! Je sais que des âmes fidèles, Trois vieux amis, vous le premier, Autrefois furent mes jumelles : Et mon souvenir familier Vit avec elles ! Mais l’avenir est tout-puissant : Des amis le destin s’empare, Et les disperse en les blessant. Hélas ! l’angle qui les sépare Va grandissant! Vous souvient-il des jours rapides Où, poursuivant mille projets, Nous prenions si gaîment pour guides Les gambades des feux follets, — Fous intrépides ? Nous nous lisions nos premiers vers ; Nous avions des extases saintes; Nous mettions le monde à l’envers; Nous embrassions, dans nos étreintes, Tout l’univers! EXCUSE. 8ï Nos lettres, hardis radotages, Epuisaient l’encre et le vélin ; Nous aurions tancé les sept sages, Et nous n’étions pas à la fin, Après vingt pages! L’impossible a fait mon tourment; Moi, j’ai longtemps cherché ma voie; Pour m’assurer solidement, J’ai rejeté tout ce qui ploie, Tout ce qui ment ! Je me suis dit : « Faut-il m’éprendre De renommée ou bien d’oubli? Pour l’étaler et pour le vendre, Ouvrir mon cœur à chaque pli, Ou le défendre ? « Faut-il borner mon horizon, Et ménager un bien qui s’use? - Faut-il m’enivrer de poison ? Ou, plus sage, choisir pour Muse Dame Raison ? » Venez, ami, la place est prèle : Qui de nous est le plus sensé? Vous verrez bien si je regrette Les convoitises du passé, Dans ma retraite. En paix ma tempe y peut blanchir : Les bruits du jour, que l’air m’apporte, Dans mes arbres qu’ils font fléchir, Viennent gronder jusqu’à ma porte, Sans la franchir! J’ai trois murs, cachés sous le lierre, Qui devant ’moi font un décor : Même un peu d’ombre hospitalière. Là, ma vie, ainsi qu’un fil-d’or, Suit sa filière! Non qu’il manque à ma liberté Un souffle propice et des ailes ; Non que mon cœur déshérité Soit des régions éternelles Précipité. La chèvre n’est point attachée, Captive autour de son piquet, N’ayant qu’une herbe desséchée, Dans le rayon de son banquet Bien empêchée ! Non ! J’ai l’espace et le festin ; Mon essor vole à toutes choses, Et s’en retourne avec dédain : Car j’ai des fleurs toujours écloses Dans mon jardin. Chaque printemps les multiplie ; Nous sommes deux pour les cueillir : Et que le monde nous oublie ! Si je suis fou, je veux vieillir Dans ma folie ! Aux vanités j’ai dit adieu : J’aime, je songe et je travaille! L’être n’est bien qu’en son milieu. Puis, je n’ai rien trouvé qui vaille L’amour en Dieu! J’ai résolu tous les dilemmes ; Je m’examine et me connais : J’avais rêvé de longs poèmes, Et je finis par des sonnets, — Toujours les mêmes !
Connectez-vous pour laisser un commentaire.