Poème
Jeunes mariés
par Eugène MANUEL
Elle est pensive, il est distrait : Dans l’avenir leur âme plonge. Que lui dit-il? Est-ce un secret? Que répond-elle? Est-ce un mensonge? A son travail il est rêveur ; Elle est rêveuse à sa toilette ; Aux champs, avec quelle ferveur Elle effeuille la pâquerette! Leurs yeux, s’interrogent souvent, Pleins d’une tristesse étonnée : Déjà serait-il moins vivant, L’amour de la seconde année ? Des jours! Des mois! Pourquoi ces pleurs Qu’elle dérobe et qu’il devine? Ce boudoir parfumé de fleurs Attend-il quelque fleur divine? Qu’ont-ils donc? Que leur manque-t-il ? Et quelle est cette étrange épreuve? Qui donc mêle un poison subtil A la coupe où l’amour s’abreuve? Ils sont heureux : ce nid charmant N’est que printemps et que sourire; Elle est l’amante, il est l’amant : Dieu leur permet de se le dire! Pourquoi leurs regards langoureux Vont-ils s’égarànt dans l’espace? Quel est ce mal qui naît et passe, Et qui renaît plus douloureux ? D’où vient qu’il est sombre et s’irrite? Qu’elle soupire en s’agrafant ? D’où vient que leur cœur bat plus vite Au seul aspect d’un frêle enfant ? Dites-le-nous, heures sacrées Où tout se tait dans la maison ; Dites-le, formes adorées Qui venez troubler leur raison : Dites-le-nous, plis de l’alcôve Qui voltigez sur leur sommeil, Vous dont l’ombre protège et sauve Les regrets qu’on cache au soleil; Dites-le-nous, chastes prières Qui cherchez Dieu, pour le fléchir, Jusqu’au delà de ces barrières Qu’un élan d’amour peut franchir; Dis-le, jeune sein qui t’agites Rien qu’à rêver même un espoir, Et qui te penches et palpites Vers un berceau qu’on ne peut voir!
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