Poème
L’âme absente
par Eugène MANUEL
Qu’il est Beau, l’enfant vermeil A qui nul souci ne pèse ! Il goûte un calme" sommeil, Assis dans sa haute chaise. Son haleine doucement Sort de sa lèvre mi-close, Et son visage, en dormant, A les couleurs de la rose. Ses petits doigts ont serré, Dans une étreinte obstinée, Le jouet tout lacéré Dont il remplit sa journée. Autour de son col si pur Les blonds anneaux s’arrondissent; Il s’éveille : un clair azur Est dans ses yeux qui grandissent. Il a trois ans : qu’il est fort! Quelle sève généreuse ! Tu l’admires tout d’abord, Et tu dis : « O mère heureuse ! » Pourtant il ne sourit pas; Quelque chose en lui résiste; En vain tu lui tends les bras . Si jeune, et déjà si triste ! N’entend-il pas cette voix? A-t-ilpeur de l’étrangère? Cette froideur que tu vois, Est-ce une ombre passagère? Pourquoi ce regard errant, Comme au jour qui l’a vu naître, Qui s’arrête indifférent, Et semble ne rien connaître? L’étrange enfant! Tu pâlis, Tu murmures : « Pauvre femme ! » Ces yeux ternes où tu lis, Crains-tu d’y chercher une âme ? Oh! ne l’interroge pas, En levant les yeux sur elle; Celle qui souffre ici-bas Cette épreuve maternelle ! . Oui, la Nature a voulu Cette implacable torture, Et personne encor n’a lu Aux secrets de la Nature !. Le corps est là, beau, charmant, Femmes, à vous faire envie ! Mais l’être, en se consumant, Ne saura rien de la vie! La miatière a revêtu Cette forme souhaitée : Mais l’âme, où la trouves-tu ? Près de Dieu l’âme est restée. A ce réveil sans gaîté, Qui n’est qu’une somnolence ; A la morne gravité De cet éternel silence; A ces yeux irrésolus, A la pâleur de la mère Qui couve et ne quitte plus Son fils, son bien, sa chimère; A ces mortelles douleurs, A cette attente inquiète, Epiant avec des pleurs Un son d’une voix muette ; A cette angoisse sans nom Qui guette, sombre et glacée, Une lueur de raison, Un éclair de la pensée, Rien qu’un regard étonné, Rien qu’un sourire éphémère : Oui, tu l’avais deviné!... Ne dis plus : « Heureuse mère ! »
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