Poème
L’herbier
par Eugène MANUEL
À mon ami Gustave Nadaud Ma jeunesse est enterrée : Elle est là, dans ce bouquin, Sous une tranche dorée, Sous un dos de maroquin. Quand je suis las de relire Mes auteurs, jeunes ou vieux, Qui n’ont plus rien à me dire, Et me laissent soucieux; Quand le meilleur, le plus tendre, Le plus grave ou le plus gai Ne sait plus se faire entendre A mon cerveau fatigué ; Quand ma main passe indolente Sur les rayons familiers, Comme la main nonchalante Des paresseux écoliers : Je vais prendre, en sa retraite, Loin des yeux, et saintement, L’œuvre inédite et secrète, Le vrai livre où rien ne ment ! L’exemplaire en est unique, Et tout entier de ma main ; Jamais lecteur ironique N’en souilla le parchemin; Sur ces pages embaumées Que je tourne avec lenteur, Point de lignes imprimées, Rien qui trahisse un auteur ! Sous le fermoir qui les presse, Point de prose ni de vers ; Mais combien tout m’intéresse Dans leurs feuillets entr’ouverts ! Ainsi qu’en un cimetière On dépose tous ses morts, Ici de mon âme entière J’ai mis les jeunes trésors ! Vingt objets ont leur langage : Mon cœur même a tout tracé ; Il trouve entre chaque page Un souvenir du passé ! Chères fleurs, que je vous aime, Vous qui parfumez toujours La chanson, ou le poème De mes naïves amours ! Liserons ou graminées, Restes sans forme et sans nom; Jasmins, pervenches fanées, Que je reconnais ou non! Pauvre herbier de mon enfance, Ce soir, mouille de mes pleurs; Doux rêves d’adolescence, Que je datais par des fleurs, Faites encore apparaître A mon regard ébloui Les jours, les plus beaux peut-être, De ce temps évanoui : Et la grimpante charmille, Où j’ébauchais tant de vers; Et les fêtes de famille, Sur le penchant des prés verts; Et tant de courses ardentes Sur ces rives que j’aimais : D’escalades imprudentes Pour un lis des hauts sommets; Et tant de rêves sans causes, De désirs et de regrets; Tant d’œillets et tant de roses, Confidents de mes secrets! C’est l’âge où l’été commente Les poètes de l’amour; Où, simple encor, l’âme aimante Brûle d’y lire à son tour ; C’est l’âge où l’hiver fait naître, Dans ses nuits sans avenir, Vingt romans qu’un bal peut-être Voit commencer et finir. C’est l’âge où le cœur se livre, Où les fleurs sont des aveux Qu’on va cacher dans un livre, Avec lettres et cheveux! J’ai vu cette feuille morte, Que noue un ruban soyeux, Dans la valse qui l’emporte S’échapper d’un front joyeux. Ce bouquet qui se dénonce, Flétri, mais toujours charmant, C’est la première réponse Aux premiers vers de l’amant. Les voici, touffe incolore, Les brins de myosotis Que tu me donnas encore Le soir même où tu partis Peut-être, pâle exilée, Seule, inclinée à demi Près du feu, l’âme envolée, Tu revois ton vieil ami; Et moi, sur la page humide, Contre ce livre accoudé, Je pense au bonheur timide Que tu m’avais accordé ; Et je songe à notre peine, A ces lointains jours perdus Où, sans la parole humaine, Nos cœurs s’étaient confondus ; Et je songe au temps qui passe, Qui passe et fuit sans retour, Et dissipe dans l’espace Notre chimérique amour ! Ce bouquet, — la soie est noire Autour du frêle rameau : Sois fidèle, ô ma mémoire ! — Ce sont des fleurs de tombeau! Un jour, au flanc des montagnes, Nous allions à travers bois, Vieux parents, jeunes compagnes; Elle en était : je la vois ! L’amour pur a ses aumônes : Elle cueillait en chemin Quelques blanches anémones Qui s’effeuillaient sous sa main: Le vent, passant sur les routes, Prenait dans ses tourbillons Les fleurs qui s’envolaient toutes, Comme autant de papillons. « C’est pour vous, ami fidèle! » Dit-elle avec un souris; Et moi, courant autour d’elle, J’en recueillais les débris! Ils sont là : mon doigt les touche ! Tiges, pétales, pistils ! Mais ces yeux, mais cette bouche, Mais ce sourire, où sont-ils? Dormez, confondus ensemble, Dormez, dé moi seul connus, Vous que mon culte rassemble, O souvenirs ingénus ! Lisons! tournons les années! Au fond du cœur qui n’a pas De ces vieilles fleurs fanées, De ces noms qu’on dit tout bas ? C’est ton histoire, jeunesse ! Chacun l’écrit à son tour. A l’amour il faut qu’on naisse! Il faut qu’on meure à l’amour !
Connectez-vous pour laisser un commentaire.